CSW70 : un vote sous tension pour les droits des femmes
Publié le 01/04/2026.
La 70e session de la Commission de la condition de la femme des Nations unies (CSW70), s’est tenue à New York du 9 au 19 mars 2026. Organe fonctionnel du Conseil économique et social des Nations unies (ECOSOC), la Commission, créée en 1946 et composée de 45 États membres, constitue le principal forum intergouvernemental dédié à la promotion de l’égalité de genre et à l’autonomisation des femmes.
Chaque année, la CSW réunit des États membres, des agences onusiennes et des organisations de la société civile autour d’un thème prioritaire pour évaluer les progrès accomplis, identifier les défis persistants et orienter l’action publique à l’échelle internationale. Ces négociations aboutissent à l’adoption de « conclusions agréées », qui servent de référence pour les politiques publiques relatives aux droits des femmes.
En 2026, ces conclusions portaient sur l’accès à la justice pour toutes les femmes et les filles. Pour la première fois dans l’histoire de la Commission, le texte final n’a pas été adopté par consensus, mais par vote : 37 États ont voté en sa faveur, six se sont abstenus et un s’y est opposé (les États-Unis). Ce précédent met en lumière un durcissement des clivages entre États sur plusieurs notions centrales liées à l’égalité de genre, aux droits sexuels et reproductifs et, plus largement, à la place des normes internationales en matière de droits des femmes.
Décryptage.
Un cadre multilatéral fragilisé par des recompositions institutionnelles et financières
Cette 70e session de la commission s’est déroulée sur fond de recul global des droits des femmes dans plusieurs régions du monde, de crise du multilatéralisme et de recomposition profonde des financements internationaux. La baisse généralisée de l’aide publique au développement, conjuguée au démantèlement de l’agence de développement américaine USAID et à l’annonce du retrait des États-Unis d’ONU Femmes en début de l’année 2026, a fragilisé l’architecture institutionnelle existante et réduit les capacités d’action du système onusien.
Parallèlement, le projet de fusion entre ONU Femmes et le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), dans le cadre de la réforme des Nations unies « UN80 », suscite des interrogations sur une possible évolution des mandats et des priorités. Plusieurs organisations alertent sur le risque de voir les enjeux propres à l’égalité femmes-hommes perdre en visibilité dans un cadre institutionnel plus large, au moment même où les attaques contre les droits des femmes s’intensifient.
Des conclusions agréées centrées sur l’accès à la justice
Dans ce contexte, les États membres ont négocié des conclusions agréées consacrées au thème « Garantir et renforcer l’accès de toutes les femmes et de toutes les filles à la justice ». Le texte final appelle à renforcer les cadres juridiques, à lutter contre les discriminations systémiques et à améliorer la prise en charge des violences basées sur le genre.
Ces orientations répondent à un constat alarmant : selon les Nations unies, les femmes ne disposent en moyenne que de 64 % des droits juridiques accordés aux hommes. Des lacunes persistent, notamment la prise en compte du consentement dans la définition du viol, l’égalité salariale ou encore la lutte contre le mariage des enfants.
Le texte adopté affirme que l’accès à la justice constitue une condition essentielle de l’égalité de genre tout au long de la vie. Il identifie des obstacles persistants : lois et pratiques discriminatoires, des normes sociales défavorables, des inégalités de pouvoir ainsi que des formes de discriminations multiples (liées par exemple, au handicap, à l’origine ou au statut migratoire).
Les conclusions adoptées à la CSW70 s’inscrivent dans la continuité de la Déclaration et du Programme d’action de Pékin de 1995. Elles fixent plusieurs priorités internationales pour renforcer l’accès à la justice des femmes et des filles :
Principaux axes du texte :
- Droits sexuels et reproductifs (DSSR) : réaffirmation de l’engagement en faveur de l’accès universel à la santé sexuelle et reproductive et aux droits reproductifs.
- Violences de genre : renforcement des engagements pour prévenir et répondre aux violences, y compris celles facilitées par les technologies et en ligne
- Conflits et crises : attention accrue à l’accès à la justice et aux réparations en contextes humanitaires et de conflit, notamment pour les violences sexuelles.
- Intersectionnalité : reconnaissance claire des discriminations multiples comme obstacle majeur à l’accès à la justice.
- Société civile : importance de garantir des espaces sûrs et des financements durables pour les organisations engagées.
Le texte appelle les États et les partenaires à engager des réformes structurelles, à supprimer les dispositions discriminatoires, renforcer des systèmes judiciaires accessibles, inclusifs et sensibles au genre, et en assurant une mise en œuvre effective des engagements internationaux.
À l’ouverture de la CSW70, neuf gouvernements engagés dans l’initiative SheDecides ont e outre publié une déclaration conjointe réaffirmant leur attachement aux droits sexuels et reproductifs et à l’autonomie corporelle, illustrant le niveau de tension entourant désormais ces questions dans les enceintes multilatérales.
Un vote historique, mais aussi le signe d’un multilatéralisme sous pression

Malgré ces enjeux majeurs, les négociations ont été particulièrement difficiles. Après un retrait initial des négociations, la délégation américaine est intervenue avec plus de 90 amendements visant à supprimer ou reformuler plusieurs références du texte, notamment celles liées au changement climatique, à l’intégration du genre dans les systèmes judiciaires ou aux mécanismes de réparation pour les victimes de violences.
Le recours au vote, inédit à la CSW, a été perçu par de nombreuses délégations et par des organisations féministes comme une manière de préserver l’essentiel d’un cadre normatif commun. Dans le même temps, il révèle un affaiblissement de la pratique du consensus, qui structurait jusqu’ici les travaux de la Commission. Autrement dit, le texte a été sauvé, mais au prix d’une rupture procédurale qui montre combien les compromis deviennent plus difficiles à construire.
Un autre épisode illustre ce durcissement. Les États-Unis ont également été les seuls à voter contre une résolution sur « les femmes et les filles face au VIH et au sida », portée par l’Afrique du Sud, en raison de références aux droits sexuels et reproductifs.
Bataille d’influence des États-Unis et tentative de redéfinition du cadre normatif international
Au-delà des négociations formelles, les États-Unis ont multiplié les actions d’influence en dehors du siège des Nations unies : organisation d’événements parallèles regroupant des groupes conservateurs et anti-avortement, mobilisation de réseaux d’organisations conservatrices et diffusion d’un discours dénonçant une prétendue “idéologie de genre”. Cette stratégie s’inscrit dans une continuité politique, marquée par le rejet de certains engagements internationaux en matière d’égalité de genre et par la volonté affirmée de recentrer les débats sur la souveraineté nationale et les “valeurs familiales”.
Cette stratégie s’est également traduite, dans l’enceinte onusienne, par une tentative de redéfinition de notions déjà stabilisées dans le droit et les engagements internationaux. Une proposition de résolution sur la « protection des femmes et des filles au moyen d’une terminologie appropriée » visait à affirmer que, dans la Déclaration et le Programme d’action de Pékin, texte fondateur pour les droits des femmes adopté en1995, le terme « genre » se limiterait à « hommes et femmes ».
Cette interprétation a été largement contestée par de nombreux États et par la société civile. En réaction, le Women’s Rights Caucus, qui regroupe plus de 900 organisations féministes, a publié une déclaration appelant les États à rejeter cette initiative. Le collectif met également en garde contre les effets de précédent : réinterpréter a posteriori des accords internationaux pourrait fragiliser l’ensemble des cadres normatifs du système multilatéral et remettre en cause des acquis établis depuis 1995.
La résolution a finalement été bloquée avant d’être débattue, à la suite d’une motion procédurale portée par plusieurs États, notamment européens. Ce rejet envoie un signal politique fort : la majorité des États a refusé d’ouvrir la porte à une remise en cause des acquis normatifs internationaux en matière de genre.
Des alliances structurées, dans un contexte de bilatéralisation croissante
Pour autant, les positions américaines ne sont pas isolées. Leurs positions trouvent des relais auprès de plusieurs États, notamment sur le continent africain, comme en témoignent certaines prises de position lors des négociations de la CSW70 ou la présence de diplomates dans des événements parallèles conservateurs organisés en marge de la CSW.
Ces convergences reposent sur des affinités idéologiques, mais aussi sur des dynamiques géopolitiques plus larges. Depuis la fin 2025, dans le cadre de leur stratégie « America First », les États-Unis ont signé une série d’accords bilatéraux, en particulier dans le domaine de la santé, avec plusieurs pays dont la Côte d’Ivoire et la République Démocratique du Congo. Ces accords, représentant plusieurs milliards de dollars, s’inscrivent dans une approche privilégiant les relations bilatérales et s’accompagnent de conditions et de priorités susceptibles d’influencer les politiques nationales, notamment en matière de santé reproductive.
Sans établir de lien mécanique entre financement et position diplomatique, ces éléments montrent comment se reconfigurent les rapports de force : le multilatéral recule, pendant que les relations bilatérales, les conditionnalités implicites et les réseaux transnationaux pèsent davantage dans la définition des positions étatiques.
Un vote révélateur des recompositions du multilatéralisme
La CSW70 donne à voir une polarisation croissante des débats internationaux sur les droits des femmes. D’un côté, une majorité d’États, d’agences et d’organisations de la société civile continue de défendre une approche large de l’égalité femmes-hommes, qui inclut l’accès aux droits sexuels et reproductifs, la lutte contre les violences et la reconnaissance des discriminations multiples. De l’autre, un ensemble d’acteurs cherche à recentrer les discussions sur une définition restrictive des droits reconnus au niveau international et bloquer les évolutions proposées.
En définitive, la CSW70 apparaît comme un moment charnière. Le vote inédit sur les conclusions agréées, l’échec des tentatives américaines de redéfinition du cadre normatif international et la forte mobilisation des organisations féministes montrent qu’une majorité d’États demeure opposée à une remise en cause frontale des acquis. Mais cette résistance ne doit pas masquer l’essentiel : le multilatéralisme entre dans une phase plus conflictuelle, plus fragmentée et plus instable.






