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    L’égalité de genre dans la philanthropie en France : état des lieux d’un engagement encore limité

    Publié le 07/04/2026.

    Alors que l’égalité de genre est largement reconnue comme un levier de justice sociale et de développement, elle demeure insuffisamment financée dans le champ philanthropique. Ce décalage s’inscrit dans un contexte international marqué par une montée des mouvements « anti-genre », opposés aux droits des femmes et aux minorités de genre, fortement structurés et financés.

    À l’échelle mondiale, la majorité des organisations de défense des droits des femmes et des filles opèrent avec des ressources limitées : beaucoup disposent de budgets annuels inférieurs à 30 000 dollars US et 31 % d’entre elles de moins de 5 000 dollars US. Selon l’OCDE, seuls 8 % des financements philanthropiques destinés au développement dans le monde ciblent le genre, soit 1,8 milliards de dollars US par an en moyenne sur la période 2022-2023.

    Dans le même temps, les financements en faveur de mouvements anti-genre atteignent des montants significatifs, estimés à au moins 1,18 milliard de dollars US en Europe entre 2019 et 2023 selon le rapport The Next Wave du Forum parlementaire européen (EPF). La France contribue à ces flux, avec 165,7 millions de dollars US provenant de bailleurs français, ce qui positionne la France comme principale source de financement de des mouvements en Europe, après la Hongrie.

    Dans ce contexte, les ressources mobilisées en faveur de l’égalité de genre apparaissent en décalage avec l’ampleur des enjeux. Les financements dédiés aux droits des femmes restent limités, tandis que des acteurs opposés à ces droits renforcent leurs capacités d’action.

    Comment expliquer ce sous-financement persistant ? Pour répondre à cette question, la Coalition pour une Philanthropie Féministe, regroupant de douze bailleurs et crée en 2021, a mandaté l’Agence Phare pour analyser la place de l’égalité de genre dans la philanthropie française. Publiée en 2025, cette étude vise à identifier, quantifier et analyser les financements consacrés à cette cause.

    Synthèse des résultats clés de l’étude et pistes d’action.

    L’étude met en évidence un écart entre l’urgence des enjeux et les financements mobilisés. En France, seuls 7 % des fonds philanthropiques, soit environ 140 millions d’euros par an, sont consacrés à l’égalité de genre.

    Au-delà des montants, l’étude révèle une implication encore partielle des structures philanthropiques :

    • 43 % des structures ne financent aucun projet lié à l’égalité de genre
    • 29 % n’en financent qu’une minorité
    • Seules 28 % financent majoritairement ou exclusivement des projets sur cet enjeux

    Au total, près de trois quarts des structures financent peu ou pas du tout l’égalité de genre.

    Même parmi les structures engagées, les efforts restent souvent limités : 36% y consacrent moins de 10% de leurs financements. Seul un quart environ y consacre plus de la moitié de leur budget.

    L’étude met également en lumière des différences marquées entre les structures dites « généralistes » et celles plus engagées, c’est-à-dire celles qui financent majoritairement ou exclusivement l’égalité de genre.

    Des approches plus généralistes chez la majorité des structures

    La plupart des structures qui financent l’égalité de genre adoptent une approche relativement large, en soutenant principalement :

    • toutes les femmes (85 %)
    • les femmes en situation de précarité (75 %)
    • les femmes migrantes ou exilées (65 %) 

    Leurs financements se concentrent également sur des thématiques largement partagées :

    • les droits économiques et professionnels (77 %)
    • l’éducation et la formation (65 %)
    • la lutte contre les violences (58 %) 

    Des financements plus ciblés et transformateurs chez les structures les plus engagées

    À l’inverse, les structures les plus engagées (qui intègrent le genre de manière stratégique et y consacrent une part significative de leurs financements) se distinguent par des choix plus ciblés et structurants.

    Elles soutiennent davantage :

    • les femmes racisées (68 % contre 45 % en moyenne)
    • les femmes concernées par la prostitution ou la traite (41 % contre 26 %)
    • les publics LGBTQIA+ (68 % contre 35 %)

    Sur le plan thématique, elles investissent aussi davantage dans des enjeux souvent moins financés :

    • les droits reproductifs (64 % contre 31 %)
    • le plaidoyer et l’action politique (68 % contre 38 %)

    Mais surtout, elles adoptent des pratiques de financement plus adaptées aux besoins des organisations :

    • un recours plus fréquent aux financements non fléchés (49 % contre 33 %)
    • moins de subventions de très petite taille (< 10 000 € ; 14% contre 25%)

    Cette distinction met en évidence deux approches de la philanthropie : une approche généraliste, souvent plus consensuelle mais moins transformative, contre une approche féministe et stratégique, qui cible davantage les inégalités structurelles et les publics les plus marginalisés.

    L’étude identifie plusieurs facteurs expliquant ce sous-financement structurel :

    • Un manque d’intégration stratégique du genre, souvent traité comme une thématique parmi d’autres
    • Une gouvernance encore inégalitaire, alors que la présence de femmes à des postes de direction favorise les financements en faveur du genre
    • Des freins politiques et culturels, dans un contexte de montée des conservatismes

    Plus largement, persiste l’idée erronée que l’égalité de genre serait déjà acquise, alors que les inégalités demeurent profondes.

    La place des femmes dans la gouvernance : un levier clé

    L’étude met en évidence un lien direct entre la place des femmes dans les instances de décision et le niveau d’engagement financier.

    Si les femmes sont très présentes dans le secteur philanthropique (80 % des salariées et 52 % des membres des conseils d’administration), elles restent encore minoritaires aux postes de direction, avec seulement 40 % des présidences

    Or, cette sous-représentation a des effets concrets sur les priorités de financement. Les structures qui soutiennent l’égalité de genre sont plus souvent dirigées par des femmes :

    • 72 % ont une femme directrice, contre 67 % pour celles qui ne financent pas cet enjeu
    • 47 % ont une femme présidente, contre 40 % 

    Autrement dit, plus les femmes accèdent à des postes de pouvoir, plus l’égalité de genre est intégrée dans les stratégies philanthropiques. Ce constat souligne un enjeu structurant : promouvoir l’égalité dans la gouvernance des organisations n’est pas seulement une question de représentativité, mais aussi un levier essentiel pour orienter les financements et accélérer les progrès en matière d’égalité de genre.

    L’étude appelle à un véritable changement d’échelle, mais aussi de méthode. Elle invite notamment à:

    • considérer le genre comme un enjeu transversal, au cœur de l’ensemble des actions philanthropiques
    • développer des financements plus flexibles, pluriannuels et non fléchés, adaptés aux besoins des organisations
    • assumer un positionnement progressiste, dans un contexte de montée des mouvements anti-droits

    Au-delà de ces recommandations, l’étude souligne un enjeu plus profond : changer de paradigme.

    Car le problème ne réside pas uniquement dans le manque de moyens, mais aussi dans la manière dont la philanthropie appréhende l’égalité de genre. Aujourd’hui encore, celle-ci est trop souvent traitée comme une thématique parmi d’autres, et non comme un enjeu structurant qui traverse l’ensemble des causes.

    Tant que ce changement de regard n’aura pas lieu, les financements resteront marginaux et insuffisants au regard des besoins.

    Or, dans un contexte de recul des droits et de montée des mouvements anti-genre, l’enjeu est clair : ne pas financer l’égalité de genre revient, de fait, à laisser le champ libre à ceux qui s’y opposent.

    La Coalition pour une Philanthropie Féministe

    Créée en 2021 à l’initiative de douze structures philanthropiques françaises, la Coalition pour une Philanthropie Féministe (CPF) est née d’un constat partagé : l’égalité de genre est largement sous-financée en France, malgré son importance cruciale.

    Ses objectifs :
    •⁠ ⁠Promouvoir l’égalité de genre et renforcer sa visibilité dans la philanthropie
    •⁠ ⁠Mobiliser davantage de ressources en faveur des droits des femmes et des filles
    •⁠ ⁠Renforcer l’impact collectif en mutualisant expertises et initiatives

    Parmi ses missions, la Coalition s’attache à produire des outils, des données et des analyses pour mieux orienter les financements et encourager davantage d’acteurs philanthropiques à s’engager. L’étude réalisée par l’Agence Phare constitue ainsi une première étape essentielle pour dresser un état des lieux précis et objectivé de la situation en France

    La CPF est actuellement composée de
    •⁠ ⁠Focus 2030
    •⁠ ⁠Fondation CHANEL
    •⁠ ⁠Fondation de France
    •⁠ ⁠Fondation des Femmes
    •⁠ ⁠Fondation Kering
    •⁠ ⁠Fondation Médecins du monde
    •⁠ ⁠Fondation RAJA-Danièle Marcovici
    •⁠ ⁠Fondation pour la Recherche sur l’Endométriose
    •⁠ ⁠Fondation BNP-Paribas
    •⁠ ⁠Fonds L’Oréal pour les Femmes
    •⁠ ⁠Fonds pour les Femmes en Méditerranée
    •  Visionnez ici la présentation en avant première, lors de la Journée européenne des fondations 2025.
    • Écoutez le podcast de FilantropioQu’est-ce que la Coalition pour une Philanthropie Féministe ? – Interview de Fawzia Baba-Aissa, Responsable plaidoyer et développement du Fonds pour les Femmes en Méditerranée.

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