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    3 questions à Christiane Yelibi, Coordinatrice de Voix EssentiELLES à Speak Up Africa

    Publié le15/01/2026.

    À l’approche du 8 mars et de la CSW70, Focus 2030 souhaite mettre en lumière l’état des inégalités de genre dans le monde, dans un contexte marqué par d’importantes coupes de l’aide publique au développement et par des attaques croissantes contre les droits des femmes et des minorités sexuelles et de genre. À cette occasion, Focus 2030 met à disposition informations, faits et chiffres, campagnes et entretiens avec des spécialistes afin de faire état des avancées permises par ce partenariat et du chemin qu’il reste à parcourir pour atteindre l’égalité. Consulter notre dossier spécial.

    Entretien avec Christiane Yelibi, coordinatrice du programme Voix EssentiELLES à Speak Up Africa

    Focus 2030 : Actif au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Togo et au Bénin,  le programme Voix Essentielles de Speak up Africa accompagne des organisations communautaires pour que les femmes et les filles aient voix au chapitre dans les décisions qui concernent leur santé et leur avenir. Sur le terrain, quels sont aujourd’hui les principaux obstacles auxquels elles se heurtent ? Et, à l’inverse, quels progrès concrets observez-vous ?

    Christiane Yelibi : Les expériences des Voix EssentiELLES révèlent une réalité à double visage : des obstacles structurels qui freinent encore l’égalité, mais aussi des changements tangibles qui transforment progressivement les dynamiques locales de décision.

    Le premier obstacle, unanimement mentionné, concerne le poids des normes socioculturelles et des inégalités de genre. Dans de nombreuses communautés, les décisions relatives à la santé des femmes et des filles — notamment en matière de santé sexuelle et reproductive — restent fortement influencées, voire contrôlées, par les conjoints, chefs de famille ou leaders traditionnels. La prise de parole des femmes est encore perçue comme secondaire, et leur leadership peut être considéré comme une remise en cause des rôles établis. Cette structuration patriarcale limite leur autonomie et leur participation effective aux espaces de décision.

    À cela s’ajoute une faible littératie sanitaire et juridique. Beaucoup de femmes et de jeunes filles manquent d’informations fiables et adaptées sur leurs droits, les services de santé disponibles, les mécanismes de protection contre les violences basées sur le genre (VBG) et les circuits de référencement. En milieu rural, les barrières linguistiques, l’isolement ou la déscolarisation renforcent cette exclusion informationnelle.

    Les contraintes économiques constituent un autre frein majeur. La pauvreté, la dépendance financière et la précarité — y compris en milieu carcéral ou dans des situations de travail domestique — réduisent la capacité des femmes à accéder aux soins, à signaler des violences ou à engager des recours. La vulnérabilité est accrue pour certains groupes spécifiques : femmes vivant avec le VIH, adolescentes travailleuses domestiques, femmes détenues ou déplacées internes.

    Par ailleurs, la stigmatisation, la peur des représailles et la banalisation des VBG freinent les dénonciations. Les règlements informels sont souvent privilégiés au détriment d’une prise en charge holistique et d’un accès à la justice. Enfin, l’éloignement géographique des structures de santé, le coût des soins, le manque de personnel qualifié et, dans certains contextes, les contraintes sécuritaires ou administratives (notamment en milieu pénitentiaire) limitent l’accès effectif aux services.

    Malgré ces défis structurels, les organisations constatent des avancées significatives.

    On observe d’abord un renforcement progressif du leadership féminin. De plus en plus de femmes et de jeunes filles participent aux cadres de dialogue communautaire, s’expriment publiquement et s’engagent comme relais communautaires, médiatrices ou éducatrices pairs. Certaines occupent désormais des rôles moteurs dans des actions de plaidoyer local.

    Les actions de sensibilisation (émissions radio, dialogues communautaires, campagnes de masse, interventions dans les marchés ou en milieu carcéral) ont contribué à une amélioration notable du niveau d’information. Les femmes connaissent mieux leurs droits et les services disponibles, et les adolescentes abordent davantage des sujets autrefois tabous comme la dignité menstruelle, la planification familiale ou les VBG.

    Un autre progrès important réside dans l’augmentation des signalements et des référencements des cas de VBG, traduisant une confiance accrue envers les mécanismes communautaires et institutionnels. La coordination entre acteurs (relais communautaires, centres de santé, autorités locales, leaders religieux et coutumiers) s’est améliorée, rendant la chaîne de prise en charge plus fonctionnelle.

    Enfin, un changement progressif des mentalités est perceptible. Des autorités locales, coutumières et religieuses ainsi que des hommes alliés montrent une ouverture croissante à la participation des femmes. Dans certains contextes, la volonté politique et l’implication des autorités étatiques renforcent ces dynamiques.

    En somme, si les obstacles demeurent profonds et structurels, les retours des OSC montrent que, grâce à un accompagnement stratégique et de proximité, les femmes et les filles passent progressivement du statut de bénéficiaires à celui d’actrices du changement au sein de leurs communautés. Au-delà des changements individuels, ces dynamiques influencent progressivement les mécanismes locaux de gouvernance. A travers plusieurs pays, les Voix EssentiELLES participent désormais aux cadres de concertation sanitaire, aux comités de gestion des centres de santé ou aux espaces de planification communale. Leur présence contribue à inscrire des priorités telles que la lutte contre les VBG, l’accessibilité des services ou la santé reproductive dans les plans d’action locaux et les budgets communaux.


    Focus 2030 : Au plus près des populations, vous êtes aux premières loges pour constater les difficultés rencontrées par les femmes et les filles dans l’accès à la santé et aux services essentiels. Alors que l’aide publique au développement connaît une baisse rapide et drastique (-18 % anticipés pour 2025, soit 40 milliards de dollars), affectant organisations internationales, ONG, pays partenaires et programmes en faveur de la santé et de l’égalité femmes-hommes, observez-vous d’ores et déjà des effets concrets sur les femmes et les filles que vous accompagnez ?

    Christiane Yelibi : Selon les organisations communautaires Voix EssentiELLES, la baisse rapide et significative de l’aide publique au développement a déjà des effets concrets, à la fois sur les capacités opérationnelles des structures locales et sur la vie quotidienne des femmes et des filles qu’elles accompagnent.

    Le premier impact concerne la réduction des ressources disponibles. Plusieurs organisations signalent des retards ou des diminutions de financement, entraînant la limitation, voire l’annulation, de certaines activités : campagnes de sensibilisation de masse, émissions radio, formations, espaces sûrs, suivi post-intervention, accompagnement psychosocial ou actions de plaidoyer.

    Les activités de suivi, essentielles pour consolider les acquis, sont souvent les premières compromises. La couverture territoriale se réduit, notamment dans les zones reculées ou à forte vulnérabilité. Certaines organisations peinent à maintenir la régularité des interventions communautaires et doivent s’appuyer davantage sur des bénévoles, ce qui accentue la pression sur les équipes.

    La baisse des financements crée également une incertitude institutionnelle : difficulté à planifier sur le long terme, à étendre les actions vers de nouvelles zones ou à maintenir des services d’orientation et de référencement. Pour des structures déjà fragiles financièrement, cette contraction budgétaire menace directement la continuité des acquis construits au fil des années.

    Sur le terrain, les femmes et les filles sont les premières affectées. Plusieurs organisations rapportent un risque accru de rupture dans l’accès aux services essentiels, notamment lorsque les structures de santé partenaires subissent elles-mêmes des restrictions budgétaires.

    Cela se traduit par :

    • une diminution de l’accès à des services gratuits ou subventionnés (consultations prénatales, santé sexuelle et reproductive, accompagnement des survivantes de VBG) ;
    • des ruptures plus fréquentes d’intrants essentiels (contraceptifs, kits post-viol, médicaments, tests de diagnostic, moustiquaires) ;
    • une réduction des dispositifs d’écoute et de soutien psychosocial.

    Les adolescentes apparaissent particulièrement vulnérables. Lorsque les ressources se raréfient, les ménages priorisent les dépenses de subsistance, reléguant au second plan les besoins spécifiques en santé reproductive, en prévention des violences ou en protection contre les mariages précoces. La diminution des activités de prévention en milieu scolaire et communautaire accroît les risques de grossesses précoces, d’abandon scolaire et d’exposition aux violences.

    Les programmes d’autonomisation économique sont également touchés. Or, sans formation professionnelle ni activités génératrices de revenus, de nombreuses femmes restent dépendantes économiquement, ce qui limite leur capacité à accéder aux soins, à porter plainte en cas de violation de leurs droits ou à s’engager dans des espaces de décision.

    La contraction de l’aide internationale a également un impact sur la capacité des acteurs locaux à influencer les politiques publiques. Lorsque les financements se raréfient, les espaces de concertation, les mécanismes de redevabilité et les initiatives de suivi budgétaire portées par la société civile sont fragilisés. Or, sans cette vigilance citoyenne, les priorités liées à l’égalité de genre risquent d’être reléguées au second plan dans les arbitrages budgétaires nationaux et locaux.

    Malgré ce contexte préoccupant, les OSC soulignent la détermination croissante des femmes et des filles. Beaucoup osent davantage prendre la parole, porter plainte, se positionner dans des instances locales ou envisager des candidatures électorales. Ces avancées témoignent de l’impact des investissements réalisés jusqu’ici.

    La situation actuelle renforce aussi la nécessité de solutions locales durables : diversification des partenariats, mobilisation de ressources nationales, renforcement du leadership communautaire et plaidoyer en faveur d’un financement direct, flexible et pérenne des organisations locales.

    En somme, la baisse de l’aide ne constitue pas une menace abstraite : elle se traduit déjà par des restrictions concrètes dans l’accès aux services, une fragilisation des mécanismes de protection et un risque d’aggravation des inégalités. Toutefois, la résilience des organisations communautaires et la montée en puissance du leadership féminin offrent des leviers essentiels pour protéger et consolider les acquis.


    Focus 2030 : Dans les territoires où Voix Essentielles est déployé, pouvez-vous nous donner des exemples précis montrant comment la participation des femmes et des filles à la conception et à la mise en œuvre d’initiatives de santé améliore concrètement la prise en compte de leurs besoins ?

    Christiane Yelibi : Lorsque les femmes et les filles participent à la conception des initiatives de santé, l’impact dépasse largement la simple amélioration des services. Leur implication permet d’identifier des obstacles insuffisamment pris en compte  dans les politiques publiques, d’orienter les investissements vers des besoins réels et d’institutionnaliser des solutions inclusives dans les plans communaux et sectoriels.

    BÉNIN – DES FEMMES HANDICAPÉES BRISENT LES BARRIÈRES D’ACCÈS AUX SERVICES DE SANTÉ SEXUELLE ET REPRODUCTIVE À PARAKOU (FJAD)

    À Parakou, les femmes handicapées font face depuis longtemps à de multiples obstacles dans l’accès aux services de santé sexuelle et reproductive (SSR). Les infrastructures sanitaires sont largement inadaptées, en raison de l’absence de rampes d’accès, de lits ajustables ou de dispositifs d’orientation accessibles. À ces contraintes physiques s’ajoutent des stéréotypes persistants et une stigmatisation du handicap, qui contribuent à l’exclusion des besoins spécifiques des femmes handicapées des politiques et décisions en matière de santé communautaire.

    Pour répondre à cette situation, le projet Handi’Women DSSR, porté par la FJAD, a adopté une approche participative et inclusive. Une étude participative a d’abord permis de documenter les barrières spécifiques rencontrées par les femmes handicapées. Les résultats ont révélé que moins de 10 % d’entre elles avaient bénéficié d’une éducation sexuelle adaptée et qu’environ 80 % déclaraient avoir subi des discriminations au cours de leur parcours de soins.

    Sur cette base, un atelier de co-création a réuni femmes handicapées et parties prenantes afin de valider un document de plaidoyer en faveur de services SSR plus accessibles, adaptés et de qualité. Parallèlement, une campagne communautaire et médiatique a été menée pour déconstruire les stéréotypes liés à la sexualité et à la maternité des femmes handicapées.

    Les résultats sont concrets : l’équipement de deux centres de santé a été inscrit dans le Plan Annuel d’Investissement 2026, et des ressources ont été mobilisées pour renforcer un chatbot interactif intégrant des contenus inclusifs adaptés aux personnes handicapées. Cette initiative marque une avancée significative vers un accès équitable aux services SSR pour toutes les femmes.

    « Je suis vraiment reconnaissante du travail réalisé par la FJAD à travers le projet Handi’Women DSSR. Ce projet apporte un réel avantage à toutes les personnes handicapées qu’il s’agisse de handicaps moteurs, visuels, des membres inférieurs ou autres. Quand nous allons à l’hôpital, la prise en charge est souvent très difficile pour nous. Grâce à ce projet, et aux différents cadres d’échanges qui ont été créés, nous avons enfin pu réfléchir ensemble et proposer des solutions concrètes pour que nos centres de santé soient mieux équipés et réellement accessibles à tous. » Oubedatou (photo)

    BURKINA FASO – LUTTER CONTRE LES VBG DANS LE NAHOURI (Association des Jeunes Femmes du Nahouri)

    Dans la province du Nahouri, la pratique du lévirat et les mariages forcés qui en découlent constituent une source majeure de violences basées sur le genre (VBG). En collaboration avec la Direction de l’Action sociale, l’Association des Jeunes Femmes du Nahouri (AJFN) a recensé 105 cas de VBG en 2023, 93 cas en 2024 et 79 cas au premier semestre de 2025, incluant des cas graves de bastonnades, de viols, de troubles mentaux et de conflits communautaires. Ces chiffres traduisent la persistance de normes sociales néfastes et une méconnaissance de certaines formes de VBG.

    Pour répondre à ce défi, AJFN a mis en œuvre des actions de plaidoyer, de sensibilisation et de renforcement des capacités auprès des leaders coutumiers, des jeunes, des femmes et des couples, en partenariat avec les autorités administratives, coutumières et religieuses ainsi que les organisations de la société civile.

    Les leaders coutumiers ont été sensibilisés aux conséquences du lévirat et se sont engagés publiquement à abandonner cette pratique. Les jeunes, à travers des thés-débats, ont acquis une meilleure compréhension des VBG et ont pris des engagements écrits pour devenir des ambassadeurs communautaires. Des couples modèles ont été formés à la gestion pacifique des conflits conjugaux afin de prévenir les violences.

    L’intervention a permis une prise de conscience accrue des acteurs communautaires, l’abandon progressif du lévirat par certains leaders, et une mobilisation active des jeunes contre les VBG. Le suivi-évaluation a montré que des couples formés ont appliqué les acquis en gérant des conflits conjugaux sans violence. Enfin, l’élaboration et la mise en œuvre de plans d’action concertés, appuyés par des engagements écrits et des témoignages vidéo des leaders coutumiers et religieux, ont renforcé la réponse collective et durable contre les VBG dans le Nahouri.

    Cet entretien a été traduit en anglais par Focus 2030. Se référer à ce lien pour le consulter en version anglaise.
    Les opinions exprimées dans cet entretien sont celles de Christiane Yelibi et ne reflètent pas nécessairement les positions de Focus 2030.

    NB : Les opinions exprimées dans cet entretien ne reflètent pas nécessairement les positions de Focus 2030.
     

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