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    3 questions à Jackie Jones, Directrice des programmes « Women in Leadership » et « Adolescent and Youth Learning Agenda » à la Fondation Gates

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    À l’approche du 8 mars et de la CSW70, Focus 2030 dresse un état des lieux des inégalités de genre dans le monde. Cet éclairage intervient dans un contexte marqué par des coupes significatives dans l’aide publique au développement et par une recrudescence des attaques visant les droits des femmes et des minorités sexuelles et de genre. À cette occasion, Focus 2030 met à disposition informations, faits et chiffres, campagnes et entretiens avec des spécialistes afin de faire état des avancées et du chemin qu’il reste à parcourir pour atteindre l’égalité. Consulter notre dossier spécial.

    Entretien avec Jackie Jones, Directrice des programmes « Women in Leadership » et « Adolescent and Youth Learning Agenda » à la Fondation Gates

    Focus 2030 : Des données récentes montrent qu’après des années de progrès, la mortalité maternelle dans le monde stagne depuis 2016. Les progrès mondiaux en matière de mortalité maternelle sont-ils réellement à l’arrêt ? Qu’est-ce qui explique ce ralentissement ?

    Jackie Jones : Le récent ralentissement de la baisse de la mortalité maternelle dans le monde est profondément préoccupant, non pas parce que les progrès étaient inéluctables, mais précisément parce qu’ils ont été difficilement acquis. Pendant plus de vingt ans, des investissements constants dans la présence de personnel qualifié à l’accouchement, le renforcement des soins de santé primaires et le déploiement de nouvelles technologies, combinés à une volonté politique, ont permis de réduire significativement le nombre de décès. Depuis 2016, cependant, cette dynamique s’est essoufflée. 

    Il est important de souligner que cette tendance n’est pas universelle. Certains pays d’Asie du Sud, par exemple, ont continué à faire reculer la mortalité maternelle. À l’inverse, les progrès ont stagné dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne ainsi que dans les États vulnérables ou touchés par les conflits. 

    Ce ralentissement reflète une transition des défis liés à l’accès aux soins vers des enjeux liés aux infrastructures. Ainsi, de nombreux pays sont parvenus à augmenter le nombre d’accouchements en établissements de santé, mais la survie des femmes dépend désormais de plus en plus de la qualité des soins dispensés dans ces établissements. Prévenir les décès maternels suppose des systèmes d’orientation fonctionnels, des réserves de sang fiables, la capacité à réaliser des interventions obstétricales d’urgence, des soins maternels respectueux et des sage-femmes correctement formées et soutenues, autant d’éléments qui demeurent inégalement répartis. 

    Parallèlement, de nouvelles contraintes viennent s’ajouter celles déjà existantes. Les bouleversements climatiques, les conflits et la réduction de l’aide internationale de la part des gouvernements donateurs perturbent les systèmes de santé. Le financement est déterminant : dans les pays les plus touchés, les progrès nécessiteront des investissements nationaux durables, une forte volonté politique, ainsi que de nouveaux mécanismes de financement, tels que le Global Activator Network, qui mobilise des financements publics, privés et philanthropiques en faveur de la santé maternelle. 

    À la Fondation Gates, nous nous engageons à réduire les décès évitables chez les mères et les nouveau-nés et nous doublons nos subventions afin de financer des solutions éprouvées pour les milieux défavorisés.   

    La mortalité maternelle n’est pas seulement un indicateur de santé, c’est aussi une mesure de la valeur que les sociétés accordent à la vie des femmes. Là où les femmes manquent d’accès, de contrôle et de pouvoir d’agir, les taux de mortalité stagnent. Inverser cette tendance exigera une volonté politique forte, des investissements centrés sur l’équité et un engagement renouvelé en faveur de soins dignes et de qualité pour toutes les femmes, partout dans le monde


    Focus 2030 : Quelles transformations systémiques sont nécessaires pour aligner les taux de mortalité du Sud global sur ceux du Nord global d’ici 2045 ?

    Jackie Jones : Aligner les taux de mortalité maternelle et infantile à l’échelle mondiale d’ici 2045 est un objectif à la fois ambitieux et indispensable. Il revêt une signification profonde : le lieu de naissance d’une femme ou d’un enfant ne devrait pas déterminer ses chances de survie. 

    Atteindre des niveaux comparables à ceux du Nord global exigera des transformations structurelles, et non de simples ajustements à la marge. Avant tout, les pays doivent investir dans des systèmes de santé primaires résilients, fondés sur des soins de haute qualité et équitables. Chaque structure offrant des services de maternité doit être équipée pour gérer les urgences, avec des sage-femmes qualifiées, des systèmes de référence efficaces, des capacités chirurgicales et des approvisionnements fiables. 

    Une fois encore, le financement sera déterminant. Les pays doivent progressivement renforcer leurs investissements nationaux afin de mettre en place des systèmes durables qui ne dépendent pas des cycles de financement des donateurs. Cela implique d’accorder une plus grande importance à la santé maternelle, néonatale et infantile dans les budgets nationaux, non pas en tant que dépense sociale discrétionnaire, mais en tant qu’infrastructure économique fondamentale.   

    L’innovation a également un rôle à jouer, en particulier lorsqu’elle est pensée dans une logique d’équité. Médicaments thermostables, diagnostics au point de service, télémédecine pour les consultations à distance, suivi numérique des chaînes d’approvisionnement ou production locale de produits de santé peuvent élargir l’accès aux soins. Toutefois, la technologie seule ne saurait corriger les inégalités structurelles. La mise en œuvre, la gouvernance, la redevabilité, ainsi que la compréhension des contextes culturels locaux et des normes sociales influençant les comportements de recours aux soins et la prise de décision sont tout aussi cruciales. 

    Enfin, il est essentiel de reconnaître que la survie des femmes et des enfants se joue bien au-delà des murs des établissements de santé. L’éducation des filles, la nutrition, la protection sociale, la résilience climatique et l’égalité de genre constituent autant de stratégies de survie à part entière. 


    Focus 2030 : Comment répondre à la demande non-satisfaite en matière de contraception ?

    Jackie Jones : Le fait que plus de 250 millions de femmes dans le monde, qui souhaitent éviter une grossesse, n’aient toujours pas accès à la contraception ne relève pas d’un échec technologique mais d’un échec de l’équité. La planification familiale est pourtant l’un des leviers les plus puissants pour réduire la mortalité maternelle, favoriser la scolarisation des filles et renforcer la participation économique des femmes. Malgré cela, l’accès demeure inégal et, trop souvent, fragile. 

    Les femmes doivent pouvoir accéder à une gamme complète de méthodes contraceptives (méthodes réversibles de longue durée, méthodes de courte durée, contraception d’urgence et solutions d’auto-soins) appuyées par des chaînes d’approvisionnement fiables et des professionnel·les de santé formé·es. Le choix contraceptif est essentiel, car les trajectoires de vie des femmes ne sont pas uniformes : les besoins évoluent à l’adolescence, après l’accouchement et plus tard à l’âge adulte. 

    L’intégration des services offre des opportunités majeures. Proposer une contraception lors des consultations postnatales, des rendez-vous de vaccination, des services VIH ou dans le cadre d’actions communautaires peut considérablement accroître le recours aux méthodes contraceptives. 

    Il est également indispensable de poursuivre le travail sur la manière dont la planification familiale est abordée, en reconnaissant que chaque communauté et chaque culture est différente. Pour faire évoluer les normes et les comportements, il faut impliquer les hommes, mais aussi s’appuyer sur les leaders religieux et les figures d’influence communautaires capables de réduire la stigmatisation et la désinformation. La désinformation et la mésinformation constituent aujourd’hui des obstacles majeurs à l’adoption de la contraception : de fausses informations peuvent être rapidement amplifiées par les réseaux sociaux, et des récits individuels d’effets secondaires suffisent parfois à éroder la confiance et à freiner la demande. Y répondre nécessite des investissements proactifs dans une communication claire, fondée sur des données probantes, culturellement adaptée et portée au niveau local. 

    En définitive, si nous voulons réellement améliorer la santé des femmes, nous devons investir à la hauteur des enjeux. Il ne s’agit pas de questions marginales : ce sont des moteurs démontrés d’amélioration des résultats en matière de santé, d’éducation et de développement économique pour des pays entiers. 

    Cet entretien a été traduit depuis l’anglais par Focus 2030. Se référer à ce lien pour le consulter en version originale.
    Les opinions exprimées dans cet entretien sont celles de Jackie Jones et ne reflètent pas nécessairement les positions de Focus 2030.

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