3 questions à Lucie Daniel, Responsable de plaidoyer et d’études chez Equipop et membre du secrétariat du Women 7
Publié le 04/03/2026.
| À l’approche du 8 mars et de la CSW70, Focus 2030 souhaite mettre en lumière l’état des inégalités de genre dans le monde, dans un contexte marqué par d’importantes coupes de l’aide publique au développement et par des attaques croissantes contre les droits des femmes et des minorités sexuelles et de genre. À cette occasion, Focus 2030 met à disposition informations, faits et chiffres, campagnes et entretiens avec des spécialistes afin de faire état des avancées permises par ce partenariat et du chemin qu’il reste à parcourir pour atteinte l’égalité. Consulter notre dossier spécial. |
Entretien avec Lucie Daniel, Responsable de plaidoyer et d’études chez Equipop et membre du secrétariat du Women 7
Focus 2030 : Depuis 2017, le Women 7 agit comme groupe d’engagement officiel du G7, réunissant des organisations féministes pour formuler des recommandations aux chef·fe·s d’État et de gouvernement. Comment le W7 que vous coordonnez est-il structuré et quelles sont ses modalités d’action dans le cadre de la présidence actuelle ?
Lucie Daniel : Lors de la dernière présidence française du G7, en 2019, la mobilisation collective avait payé, puisqu’elle avait poussé la France dans la voie d’une diplomatie féministe et à la création d’un fonds de soutien aux organisations féministes. Ce fonds (FSOF), aujourd’hui géré par l’AFD, a depuis permis de soutenir financièrement près de 1 500 associations à travers le monde qui ont impulsé des mobilisations collectives, accompagné des changements législatifs et déployé des actions significatives, voire vitales, dans le monde : prévention des violences sexistes et sexuelles, accès à la justice, lutte contre le changement climatique.
Cette année, alors que la France reprend la présidence du G7, la mobilisation féministe repart ! 260 organisations de plus de 60 pays ont rejoint le W7 2026. Tous les pays G7 y sont représentés et plus de la moitié des membres sont issus de pays des Suds, ce qui démontre une volonté forte de la société civile féministe internationale de se faire entendre. Le collectif est coordonné par Equipop, CARE France, Le Planning Familial, PLAN International France et le Fonds pour les Femmes en Méditerranée.
Malgré l’absence d’une filière Genre dédiée cette année, plusieurs points d’entrée ont été identifiés pour porter les revendications du W7. Le backlash, le masculinisme et le financement des associations féministes font partie des axes qui vont structurer le travail du W7. D’autres sujets seront également abordés, comme les liens entre Genre et Justice climatique ou les enjeux Femmes, Paix, Sécurité. Il s’agit à la fois d’obtenir des engagements pour les droits des femmes et l’égalité de genre, mais aussi de faire valoir et adopter des approches féministes, qui sont essentielles pour relever les défis auxquels la communauté internationale fait face aujourd’hui. Pour cela, le W7 développe des actions de plaidoyer collectives, en investissant les rendez-vous du G7 (rencontres ministérielles, sherpas, etc.) et en utilisant les divers évènements ou processus directement ou indirectement liés à l’année de présidence française du G7 (Commission sur le statut des femmes, sommet One Health, Paris Peace Forum…).
Pour sa présidence 2027, la France a choisi le thème des grands « déséquilibres mondiaux ». Depuis des décennies, les activistes et chercheuses féministes ont précisément développé des grilles d’analyse et des solutions pour résorber ces déséquilibres, en soulignant par exemple les liens entre une culture masculiniste, la montée de l’extrême droite et des populismes, la brutalisation des relations internationales et les crises géopolitiques.
Surtout, le W7 pointe un facteur de déséquilibre majeur, qui ne doit pas être passé sous silence : le backlash contre les droits des filles, des femmes et des personnes LGBTQIA+. Phénomène organisé, planifié et très bien financé, il s’appuie sur des mouvements anti-droits et des partis politiques conservateurs, avec la complicité d’une partie du secteur privé et des Big Tech. Cette tendance, au-delà de son impact sur les droits des femmes et l’égalité de genre, est un signal d’alerte démocratique majeur. C’est le message principal du W7 dans sa Déclaration, qui sera rendue publique en mars et partagée, notamment, à Emmanuel Macron.
Enfin, le G7 est un moment de rencontres politiques de haut niveau, qui expose les chef·fe·s d’Etats. Pour le W7, il s’agira donc aussi de rappeler leurs divers engagements en matière d’égalité de genre, de mobiliser les médias et d’informer le grand public sur ces enjeux.
Focus 2030 : Les pays du G7 représentent une part majeure des financements internationaux en faveur de l’égalité de genre, des droits et santé sexuels et reproductifs et plus largement, des politiques de développement. En 2022-2023, ils ont consacré 6,2 milliards de US dollars d’APD bilatérale à l’égalité de genre comme objectif principal (soit 4,0 % de leur APD bilatérale) et 66,4 milliards lorsque l’égalité de genre est un objectif significatif (soit 42,6 %). Dans ce contexte, quel est l’impact concret de la baisse de l’APD des pays du G7 sur les droits des femmes, notamment en matière de droits et santé sexuels et reproductifs et sur les organisations féministes ?
Lucie Daniel : Les droits des femmes, et les associations féministes qui les défendent, font l’objet d’attaques de toutes parts. Ce n’est pas nouveau, mais le backlash auquel nous faisons face aujourd’hui est inédit à plusieurs égards, par sa vitesse, sa brutalité et son ampleur. Les mesures de l’administration Trump ont créé une onde de choc internationale. Le démantèlement de USAID, l’agence des États-Unis pour le développement international, et l’extension du Global Gag Rule, ont des conséquences gravissimes sur les droits et la santé des femmes. Pour les mesurer, il faut bien comprendre que les États-Unis étaient jusqu’ici le premier contributeur de nombreuses agences onusiennes comme l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) ou encore le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), qui permet de faire avancer les droits et la santé sexuels et reproductifs (DSSR) des femmes et des filles partout dans le monde. Les offensives diplomatiques contre l’égalité de genre se sont également intensifiées à l’ONU et ont constitué la première étape d’un agenda plus large contre le multilatéralisme et le droit international.
Dans ce contexte particulièrement hostile, les associations féministes doivent faire face, dans une autre mesure, à d’autres baisses de financements, de la part des bailleurs européens. Les institutions européennes ainsi que de nombreux États membres, comme les Pays-Bas, la Belgique, la Finlande, la Suède et la France, ont largement coupé leur budget d’aide publique au développement. Ces coupes privent les femmes d’accès à des soins essentiels, comme la prise en charge des violences sexuelles ou l’accès à l’avortement.
En plus des droits des femmes, ce sont nos démocraties qui sont en jeu. Car partout où les organisations de la société civile, en particulier les associations féministes, sont attaquées ou affaiblies, l’espace civique se referme, les contre-pouvoirs reculent, et les régimes autoritaires prospèrent.
Focus 2030 : Dans un contexte marqué par des reculs en matière d’égalité femmes-hommes et de droits des femmes dans plusieurs pays du G7, voire des positions ouvertement hostiles notamment aux États-Unis, comment le W7 se positionne-t-il ? Dans quelle mesure l’égalité de genre est-elle prise en compte par le G7 ? Quelles priorités et recommandations porte-t-il cette année, et quels enseignements tirez-vous des précédents G7 en matière d’avancées pour l’égalité de genre ?
Lucie Daniel : Le G7 a toujours été un espace de décision ambivalent. D’un côté, sa légitimité est questionnable par rapport aux espaces onusiens. De l’autre, c’est un espace où ont émergé des initiatives en matière d’égalité de genre, comme la création du « Partenariat de Biarritz » ou la création du FOSF, cité plus haut.
Il faut aujourd’hui en effet ajouter un niveau de complexité : les politiques récentes de certains États membres du G7 portent gravement atteinte à l’égalité de genre, aux droits humains, au multilatéralisme et aux principes démocratiques. Ignorer cette offensive réactionnaire ne la fera pas disparaître : elle s’installera au contraire plus profondément et durablement, aggravant encore les « déséquilibres mondiaux ».
Selon le W7, l’objectif minimal est de ne pas laisser d’espace pour un recul au sein du G7. Il faut aussi souligner le fait que la 5e conférence des diplomaties féministes et pour l’égalité de genre se tiendra à Madrid dix jours avant le sommet du G7. L’Allemagne, le Canada, la France et le Royaume-Uni, soit la majorité des membres du G7, ont signé la déclaration politique de la 4e conférence à Paris en octobre 2025.
La présidence française du G7 doit donc être un moment de clarification important. Les États qui ferment les yeux sur le backlash doivent sortir de leur silence, et ceux qui se sont engagés à le combattre doivent en faire la démonstration, en redoublant d’efforts. Dans les deux cas, le W7 appelle ces États à porter quatre priorités sans concession, avant le tournant de la présidence des États-Unis en 2027 :
- Affirmer que le backlash contre les droits des femmes et des filles dans toute leur diversité, ainsi que les communautés LGBTQIA+ plus largement crée un déséquilibre mondial majeur pour les démocraties.
- Reconnaître explicitement le rôle fondamental des organisations de la société civile, en particulier des associations et de la société civile féministes, dans la réponse aux déséquilibres mondiaux et la défense de la démocratie.
- Assumer le choix politique d’orienter des ressources financières publiques substantielles vers le soutien à ces associations, à un moment où ces financements sont au plus bas. Concrètement, il s’agit de fournir des ressources financières directes, flexibles et pluriannuelles aux organisations féministes, dans les pays G7 et au-delà, et en particulier aux groupes locaux et dirigés par le Sud global. Il s’agit aussi de mobiliser les fondations privées, les entreprises et les institutions financières qui peuvent être des acteurs puissants pour financer l’égalité de genre et les associations.
- Utiliser le pouvoir d’entraînement qu’ont les États pour rassembler largement et amplifier la mobilisation d’acteurs et d’actrices diverses (autres institutions, société civile, opinion publique et médias, secteur privé).
C’est souvent dans les lieux de pouvoir, et a fortiori ceux où l’on n’attend pas les féministes, que leur présence et leur action sont cruciales pour, a minima, que les décisions prises ne nuisent pas aux femmes, voire, pour renverser la table. En 2019, la création d’alliances larges entre organisations issues de la solidarité internationale, de l’écosystème féministe, chercheuses et journalistes avait constitué un levier de réussite important. En pesant sur le processus institutionnel en tant que tel mais aussi en marge, à travers la campagne #FeministCount, le W7 était parvenu à faire bouger des lignes, malgré le cadre très contraignant du G7.
Cette année, le contexte est encore plus difficile, bien entendu. C’est pourquoi la mobilisation doit être d’autant plus forte et c’est pourquoi l’appel à rejoindre le W7 cette année est particulièrement large : toutes les organisations qui le souhaitent peuvent rejoindre le mouvement en signant cet appel.
| Cet entretien a été traduit en l’anglais par Focus 2030. Se référer à ce lien pour le consulter en version anglaise. Les opinions exprimées dans cet entretien sont celles de Lucie Daniel et ne reflètent pas nécessairement les positions de Focus 2030. |
NB : Les opinions exprimées dans cet entretien ne reflètent pas nécessairement les positions de Focus 2030.






