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    3 questions à Floriane Borel, responsable des politiques mondiales au Guttmacher Institute

    Publié le 04/03/2026.

    À l’approche du 8 mars et de la CSW70, Focus 2030 souhaite mettre en lumière l’état des inégalités de genre dans le monde, dans un contexte marqué par d’importantes coupes de l’aide publique au développement et par des attaques croissantes contre les droits des femmes et des minorités sexuelles et de genre. À cette occasion, Focus 2030 met à disposition informations, faits et chiffres, campagnes et entretiens avec des spécialistes afin de faire état des avancées permises par ce partenariat et du chemin qu’il reste à parcourir pour atteinte l’égalité. Consulter notre dossier spécial.

    Entretien avec Floriane Borel, responsable des politiques mondiales au Guttmacher Institute

    Focus 2030 : Le Guttmacher Institute documente régulièrement les écarts persistants entre les besoins en santé sexuelle et reproductive et les financements disponibles pour y répondre dans les pays en développement. Dans les pays à revenu faible et intermédiaire, 78 millions de femmes ont une demande non satisfaite de contraception. Quelles interventions mériteraient un soutien particulier ? Quelles politiques publiques et quelles organisations internationales devraient, selon vous, s’engager davantage ?

    Floriane Borel : Depuis plus de deux décennies, le Guttmacher Institute documente les besoins, l’impact et les coûts liés à la fourniture de services de santé sexuelle et reproductive (SSR) dans les pays à revenu faible et intermédiaire (PRFI) à travers son programme de recherche Adding It Up (AIU). Les preuves sont claires : investir dans les soins de santé sexuelle et reproductive permet de sauver des vies, de réduire les coûts des systèmes de santé, de renforcer l’autonomisation des femmes et de soutenir le développement durable. 

    Nos dernières estimations pour 2024 montrent que, sur 928 millions de femmes vivant dans les PRFI qui souhaitent éviter une grossesse, environ 78 millions ont un besoin non satisfait de contraception ; il s’agit de femmes qui souhaitent éviter une grossesse et sont ouvertes à l’utilisation de moyens contraceptifs à l’avenir. En termes d’investissements, 4,8 milliards de dollars supplémentaires doivent être mobilisés chaque année pour atteindre le total de 14 milliards de dollars nécessaires pour répondre à tous les besoins en services contraceptifs dans les PRFI. 

    Dans un contexte de financement de plus en plus contraint, les investissements ciblés répondant aux besoins les plus urgents n’ont jamais été aussi nécessaires. L’étude AIU 2024 utilise une nouvelle approche pour définir le « besoin » qui se concentre sur les besoins et préférences exprimés par les femmes pour les soins contraceptifs. La mesure actualisée que nous utilisons – la « demande non satisfaite » – diffère de la notion traditionnelle de « besoin non satisfait » car elle cible les femmes qui souhaitent éviter une grossesse, n’utilisent actuellement aucune méthode contraceptive mais ont exprimé l’intention ou le désir d’en utiliser une à l’avenir. Ces femmes représentent un point de départ crucial pour les décideurs politiques souhaitant prioriser les investissements limités, car elles ont clairement exprimé leur volonté d’adopter une méthode contraceptive. 

    Cependant, il est important de souligner que les plus grands bénéfices en matière de santé, d’autonomie corporelle, d’autonomisation des femmes et d’égalité des genres ne peuvent être atteints qu’en investissant pleinement dans des services de santé sexuelle et reproductive complets. Selon nos dernières estimations, un ensemble de soins SSR répondant à tous les besoins des femmes dans les PRFI – demande non satisfaite de contraception, soins maternels et néonataux, services d’avortement et traitement des quatre principales IST curables – coûterait 104 milliards de dollars par an. Ce montant représente une augmentation annuelle de 54 milliards de dollars, soit plus du double du coût actuel des soins SSR dans 128 PRFI, qui s’élève à 50,4 milliards de dollars. Rapporté par personne, cela signifie que les investissements devraient augmenter de seulement 8,05 dollars par habitante et par an

    Cela nécessite que les gouvernements priorisent la santé dans leurs budgets domestiques, mais aussi un leadership politique audacieux et renouvelé au niveau mondial, reconnaissant que ces besoins ne peuvent être satisfaits que par des efforts collectifs


    Focus 2030 : Un an après l’arrivée de la nouvelle administration américaine et alors que la Global Gag Rule (politique de restriction de l’aide étrangère américaine liée à l’avortement) s’étend à de nouveaux acteurs, y compris des organisations internationales et des ONG basées aux États-Unis, quelles conséquences avez-vous observées sur le terrain et quels impacts futurs anticipez-vous en termes d’accès à la santé sexuelle et reproductive, de systèmes de santé, de continuité des services et de capacité des organisations locales à répondre aux besoins de la population ? Quels impacts prévoyez-vous du retrait des États-Unis de UN Women

    Floriane Borel : Depuis janvier 2025, l’administration Trump a entrepris ce qui ne peut être décrit que comme une attaque globale contre la santé mondiale et les droits humains, avec des conséquences particulièrement graves sur l’égalité de genre et les droits sexuels et reproductifs. À l’échelle mondiale, le gel de l’aide étrangère américaine et le démantèlement ultérieur de l’US Agency for International Development (USAID), ainsi que les efforts de l’administration pour couper le financement et se désengager d’agences cruciales de l’ONU, notamment UN Women, UNFPA, UNAIDS et l’Organisation mondiale de la Santé, ont provoqué d’énormes perturbations dans l’accès aux services de santé sexuelle et reproductive. Selon les estimations du Guttmacher Institute, un an de financement américain pour la planification familiale mondiale (basé sur les niveaux de l’exercice fiscal 2024) permettait à 47,6 millions de femmes et de couples dans les pays à revenu faible et intermédiaire d’avoir accès à des contraceptifs modernes, contribuant à prévenir environ 17,1 millions de grossesses non désirées et 34 000 décès liés à la grossesse dans le monde. Sans cet investissement en 2025, le bien-être et la vie de dizaines de milliers de personnes ont été mis en danger. 

    Un an après son entrée en fonction, l’administration Trump continue de semer l’incertitude, la peur et le chaos dans les efforts mondiaux pour promouvoir la santé sexuelle et reproductive et l’égalité de genre. En janvier 2026, l’administration a publié une politique extrême, radicale et étendue restreignant davantage l’aide étrangère américaine, équivalente à une Global Gag Rule superchargée. La Global Gag Rule, également appelée Mexico City Policy, interdit aux ONG basées en dehors des États-Unis qui reçoivent des financements américains d’utiliser leurs autres fonds pour fournir des services d’avortement ou mener des activités liées, telles que l’orientation vers des soins d’avortement ou le plaidoyer pour l’accès à l’avortement. La GGR est réinstaurée ou levée selon le président en fonction (Républicain vs Démocrate), et sous une version élargie appliquée lors de la première administration Trump. Nos recherches ont documenté des conséquences négatives sur les résultats en santé reproductive et sur l’autonomie corporelle dans les pays impactés. 

    Désormais, l’administration a encore élargi la GGR pour qu’elle s’applique à toute l’aide étrangère américaine non militaire, touchant davantage d’acteurs, et pour restreindre les programmes liés à la diversité, équité et inclusion (DEI) ainsi qu’aux droits de genre. Ce faisant, l’administration utilise l’aide étrangère pour promouvoir une idéologie cruelle anti-droits humains, anti-droits des personnes transgenres et anti-avortement. Le résultat est inévitable : chaos, confusion et effet dissuasif entraînant des perturbations dans les soins de santé et un affaiblissement des systèmes de santé. 

    Ces mesures reflètent également la diplomatie hostile récente des États-Unis envers les entités de l’ONU travaillant à la promotion des droits des personnes LGBTQI+ et de l’égalité de genre, y compris la pression exercée sur UN Women pour qu’elle cesse son travail sur des “causes radicales telles que DEI, la théorie critique de la race et l’idéologie de genre.” Les intentions derrière cette politique sont claires : l’administration Trump utilise l’aide étrangère comme une arme pour saper les investissements mondiaux dans la santé et l’égalité de genre et réduire davantage les ressources destinées aux communautés marginalisées dans le monde entier. 


    Focus 2030 : La 70ᵉ session de la Commission de l’ONU sur la condition de la femme (CSW) se tiendra à New York dans un contexte de réaction mondiale contre l’égalité des genres. Dans quelle mesure pensez-vous qu’il vaille la peine d’investir dans cette commission dans le contexte géopolitique actuel ?

    Floriane Borel : La Commission de l’ONU sur la condition de la femme est l’un des espaces où la réaction contre l’égalité des genres est la plus visible, mais il est important de comprendre que les efforts des acteurs anti-droits pour remettre en cause les progrès en matière d’égalité des sexes sont liés à des attaques plus larges contre le multilatéralisme et l’idée fondamentale selon laquelle les gouvernements doivent se réunir pour traiter les enjeux mondiaux les plus pressants de notre époque. 

    Depuis plusieurs années, nous observons que des forums mondiaux comme la CSW sont instrumentalisés par des acteurs anti-droits de plus en plus puissants et organisés pour faire avancer un agenda hostile aux droits sexuels et reproductifs, aux droits LGBTQI+ et à l’égalité des genres. Ces acteurs se sont simplement sentis davantage légitimés au cours de l’année écoulée par la diplomatie ouvertement hostile de l’administration Trump dans différents cadres de l’ONU, y compris dans les discussions plus larges sur la santé, le financement et le développement durable à New York et ailleurs. 

    Ce n’est pas le moment pour les gouvernements et la société civile de se désengager de ces forums, mais plutôt de réaffirmer leur engagement envers le multilatéralisme comme voie essentielle pour relever des défis partagés qu’aucun pays ne peut résoudre seul. C’est un moment non seulement pour résister aux réactions négatives, mais aussi pour repenser comment le multilatéralisme peut contribuer à construire un mouvement mondial plus fort et inclusif pour les droits sexuels et reproductifs et l’égalité des genres, et pour garantir que les principales entités de l’ONU disposent des ressources nécessaires pour y parvenir

    Cet entretien a été traduit depuis l’anglais par Focus 2030. Se référer à ce lien pour le consulter en version originale.

    NB : Les opinions exprimées dans cet entretien ne reflètent pas nécessairement les positions de Focus 2030.

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