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    Entretien avec Sandra Ferrer, directrice de La Coordinadora, à l’occasion de la Ve Conférence ministérielle sur les diplomaties féministes

    Publié le 17/06/2026.

    Dans un contexte marqué par la multiplication des conflits, les reculs démocratiques, les offensives anti-droits et les coupes dans l’aide publique au développement, Sandra Ferrer revient sur les défis auxquels sont confrontées les diplomaties féministes. Elle appelle à une redistribution du pouvoir et des ressources, à un soutien renforcé aux mouvements féministes et à la société civile, et à une coopération internationale fondée sur l’égalité, la justice et les droits humains.

    Sandra Ferrer : La mise en œuvre, c’est-à-dire le passage des engagements politiques à des actions concrètes, constitue toujours l’étape la plus difficile, en particulier lorsqu’il s’agit de promouvoir des changements profonds. Par ailleurs, l’augmentation du nombre de conflits, le rétrécissement de l’espace civique et la montée de courants néolibéraux qui remettent en cause des droits fondamentaux créent des obstacles supplémentaires à la concrétisation d’une diplomatie féministe véritablement transformatrice. Le concept lui-même continue d’évoluer en réponse à ces mutations et doit s’adapter en permanence aux nouvelles réalités géopolitiques, ce qui exige un travail constant de réflexion, d’apprentissage et de réévaluation.

    Les principaux défis demeurent le financement et la redistribution du pouvoir, car ce sont ces domaines qui permettent d’opérer des changements significatifs et durables. Les organisations de la société civile font face à des menaces et des restrictions croissantes, tandis que l’espace civique continue de s’éroder dans de nombreuses régions du monde. Dans ce contexte, elles ont besoin d’un soutien politique et financier de la part des gouvernements, et pas seulement de déclarations d’intention. Investir dans des mécanismes de financement féministes est essentiel pour renforcer les espaces démocratiques, et il est plus important que jamais d’allouer des ressources pour soutenir les organisations de base, qui rencontrent des difficultés croissantes dans la conduite de leur action.

    Cela implique également de repenser l’origine et la répartition des ressources à travers une approche fondée sur les droits, intersectionnelle et décoloniale, qui ne reproduise ni n’aggrave les inégalités structurelles héritées du passé. Les financements doivent être flexibles, directs, accessibles et équitables. Dans cette perspective, la diplomatie féministe suppose d’investir dans des processus de long terme et dans la construction de relations de confiance favorisant une transformation sociale durable, plutôt que de se concentrer uniquement sur des projets ponctuels et de courte durée.

    La question de la mesure des progrès accomplis et de la redevabilité des États qui portent ces politiques demeure un défi majeur, mais aussi une nécessité, comme l’a souligné le Forum de la société civile sur les diplomaties féministes.

    Les inégalités et les violences subies par les femmes, les adolescentes et les filles à travers le monde trouvent leurs racines dans des structures sociales, culturelles, économiques et politiques construites et renforcées au fil du temps. Il ne s’agit ni de phénomènes isolés ou temporaires. Toute stratégie visant à y répondre doit donc reconnaître leur nature structurelle afin de produire des changements profonds et durables.

    Dans cette même perspective décoloniale, il est essentiel de s’interroger sur qui prend les décisions politiques et qui détient le pouvoir. La participation collective ne peut rester un geste symbolique ou un privilège réservé à quelques-uns. Nous devons évoluer vers une redistribution plus équitable du pouvoir, qui reconnaisse les savoirs, l’expérience, le leadership et la capacité d’action des organisations et mouvements du Sud global. Les populations les plus touchées par les inégalités, les discriminations et les violences doivent jouer un rôle central dans l’élaboration des politiques destinées à y répondre.

    Tant que ces conditions ne seront pas réunies, il sera difficile de parler d’une diplomatie féministe véritablement transformatrice. Les progrès accomplis depuis l’adoption de cette approche par la Suède en 2014 sont indéniables, tout comme les efforts réalisés depuis lors, notamment avec la première Conférence ministérielle sur les diplomaties féministes en 2022.

    Toutefois, tant que les ressources, le pouvoir et la prise de décision ne seront pas véritablement partagés, les diplomaties féministes resteront davantage une aspiration qu’un cadre politique capable de produire un changement systémique.


    Sandra Ferrer : Dans ce contexte, les diplomaties féministes est double. Premièrement, elles doivent repenser la manière dont l’aide publique au développement est allouée et distribuée. Comme je l’ai évoqué précédemment, les gouvernements doivent examiner de manière critique si les financements atteignent réellement les organisations qui en ont le plus besoin, si les mécanismes d’accès sont équitables et si les organisations disposant de moins de ressources, mais souvent confrontées à des besoins plus importants, sont effectivement en mesure d’accéder aux financements disponibles. Une attention particulière doit être accordée aux organisations et mouvements féministes, de plus en plus pris pour cible par les acteurs anti-droits, qui subissent des restrictions croissantes de l’espace civique et figurent souvent parmi les premiers touchés par les coupes dans les financements internationaux. Ces organisations sont proches des communautés qui subissent les conséquences de ce contexte de crises multiples.

    Pour répondre à ces défis, les gouvernements donateurs devraient adopter des mécanismes de financement plus flexibles, plus accessibles et mieux adaptés aux contextes. Cela suppose également de s’éloigner de modèles de redevabilité excessivement bureaucratiques qui créent souvent des obstacles importants à l’accès aux financements, en particulier pour les petites organisations locales, sans pour autant améliorer la transparence ou l’impact. Une approche féministe du financement doit privilégier la confiance, les partenariats de long terme et l’appropriation locale, en reconnaissant qu’une transformation sociale durable ne peut être obtenue à travers des cycles de financement courts et excessivement contraignants.

    Deuxièmement, les diplomaties féministes doivent jouer un rôle politique dans la défense des droits humains, du droit international, de la démocratie, de la paix, de la coopération internationale, de l’égalité de genre et de l’espace civique, à un moment où tous ces acquis sont de plus en plus remis en cause.

    Dans un contexte où plusieurs pays donateurs réduisent leurs budgets d’aide et où les discours anti-droits gagnent en influence, les diplomaties féministes doivent constituer un contrepoids. Elles doivent réaffirmer que le soutien à l’égalité de genre, aux droits humains et à la société civile n’est ni optionnel ni secondaire, mais essentiel à la construction de sociétés pacifiques, démocratiques et inclusives.

    Cela implique de mobiliser l’influence diplomatique pour protéger les défenseur·es des droits humains et les militantes féministes, de renforcer les alliances entre les gouvernements engagés en faveur de l’égalité et de faire en sorte que la coopération internationale demeure un investissement stratégique plutôt qu’une dépense discrétionnaire. À l’heure où les ressources se raréfient, les diplomaties féministes doivent non seulement améliorer les modalités de financement, mais aussi défendre politiquement l’idée que la coopération internationale et le soutien à la société civile sont plus nécessaires que jamais.


    Sandra Ferrer : Les déclarations ont leur importance : elles créent des engagements, donnent une orientation politique et constituent une base pour la redevabilité. Toutefois, elles ne suffisent pas à elles seules. Le principal message que les États ne peuvent plus se permettre d’ignorer est que l’avenir des diplomaties féministes ne sera pas déterminé par les conférences ou les déclarations politiques, mais par la volonté et la capacité de redistribuer le pouvoir, de transformer les structures de décision, de renforcer le multilatéralisme et de placer la durabilité de la vie au cœur des politiques publiques.

    Dans un contexte marqué par l’aggravation des inégalités, le recul démocratique, les conflits armés et la montée des mouvements anti-droits, les gouvernements doivent reconnaître que le féminisme n’est pas un agenda sectoriel. Il constitue un cadre politique pour promouvoir le développement durable, l’égalité, les droits humains et la paix.

    Il ne peut y avoir de paix durable sans égalité, ni de société pleinement démocratique tant qu’une moitié de l’humanité continue de faire face à l’exclusion, aux discriminations et aux violences. L’égalité exige non seulement une reconnaissance juridique, mais aussi un partage équitable du pouvoir et de la représentation, ainsi que la garantie que les femmes et les filles puissent vivre à l’abri de toutes les formes de violence.

    Les États doivent également reconnaître que les mouvements féministes et les organisations de défense des droits des femmes ne peuvent plus attendre. L’histoire montre que reporter la justice de genre au nom d’autres priorités revient souvent à la nier. Le contexte actuel impose l’urgence de l’action. Cela nécessite d’aller au-delà des engagements symboliques et de veiller à ce que les actrices féministes disposent des ressources, de l’influence et de l’espace politique nécessaires pour façonner les décisions qui affectent leurs vies et leurs communautés

    Par ailleurs, les diplomaties féministes doivent s’attaquer aux inégalités historiques et structurelles. Les héritages de la colonisation, de l’exploitation des ressources et des déplacements forcés ne peuvent rester à la marge de ces débats ; ils doivent être reconnus comme essentiels à la compréhension des rapports de pouvoir contemporains. Une approche féministe doit donc s’appuyer sur des principes décoloniaux, fondés sur les droits humains et l’intersectionnalité, qui remettent en question les inégalités existantes plutôt que de les reproduire.

    Financer l’égalité n’est pas facultatif ; c’est un impératif stratégique et obligatoire. Les États et les bailleurs de fonds doivent passer d’une logique de propriété des ressources à une logique de gestion responsable et responsabilité partagée. La coopération féministe doit reposer sur quatre piliers interdépendants : les droits, la représentation, les ressources et les alliances. Cela signifie travailler avec les organisations féministes plutôt que pour elles, privilégier un soutien flexible et de long terme aux mouvements de terrain et reconnaître leur expertise, leur leadership, leurs savoirs et leur capacité d’action.

    En définitive, les diplomaties féministes doivent demeurer politiques, transformatrices et ancrées dans le « care », la justice et la solidarité. Les femmes et les filles ne peuvent devenir une monnaie d’échange dans des périodes d’incertitude politique ou de contraintes budgétaires. Si les États souhaitent réellement faire progresser l’égalité, la démocratie et la paix, ils doivent dépasser la rhétorique et s’engager dans les transformations structurelles nécessaires pour concrétiser ces objectifs.

    NB : Les opinions exprimées dans cet entretien ne reflètent pas nécessairement les positions de Focus 2030.

    Cet entretien a été traduit depuis l’anglais par Focus 2030. Se référer à ce lien pour le consulter en version originale.

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