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    Nouvelle stratégie espagnole de coopération féministe : quelle ambition ?

    Publié le 26/01/2026.

    Ces dernières années, l’Espagne s’est affirmée comme l’un des États moteurs de la diplomatie féministe en Europe. Cet engagement s’inscrit dans une dynamique de long terme, qui dépasse les alternances politiques. Dès octobre 2015, l’Espagne a joué un rôle clé en portant à l’agenda du Conseil de sécurité des Nations unies la résolution 2242 sur les femmes, la paix et la sécurité, marquant une étape importante de son engagement international en faveur de l’égalité de genre. Cette orientation a été progressivement consolidée au fil des années, avant d’être formalisée et renforcée par l’adoption d’une politique étrangère féministe en 2021, qui a fait de l’égalité de genre une priorité structurante de l’action diplomatique espagnole.

    Cet engagement s’inscrit toutefois dans un contexte international de plus en plus marqué par des résistances aux politiques d’égalité. Dans de nombreux pays, des mouvements organisés remettent en cause les droits des femmes et des personnes LGBTQIA+, ainsi que les politiques en faveur de l’égalité de genre, de la diversité et de l’inclusion. Ces acteurs, souvent qualifiés de mouvements anti-droits ou anti-genre, disposent de moyens financiers et d’une influence croissants sur les débats publics et les processus politiques.

    Selon le rapport The Next Wave de l’European Parliamentary Forum (EPF), l’Espagne figure parmi les pays d’origine de financements soutenant des initiatives anti-genre entre 2019 et 2023, provenant d’acteurs non étatiques, notamment d’organisations privées, religieuses ou de la société civile. Dans ce contexte de polarisation accrue, et malgré les résistances croissantes sur la scène internationale, un consensus institutionnel large et durable s’est maintenu en Espagne, au fil des gouvernements successifs, sur l’importance de l’égalité de genre dans l’action extérieure du pays. L’adoption d’une stratégie de coopération féministe revêt, dans ce cadre, une dimension politique forte, en réaffirmant l’engagement de l’État en faveur des droits humains, de l’égalité de genre et du multilatéralisme.

    C’est dans cette dynamique qu’a été adoptée, en décembre 2025, la Stratégie de coopération féministe de la Coopération espagnole. Cette nouvelle stratégie constitue le cadre de référence pour l’ensemble de la coopération internationale espagnole. Elle vise à traduire les engagements politiques en orientations opérationnelles concrètes, applicables à tous les instruments de la coopération – développement, action humanitaire, coopération multilatérale et financière.

    La stratégie reflète l’attachement de l’Espagne au multilatéralisme, aux Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies et aux cadres internationaux de protection des droits humains et de l’égalité de genre. Elle s’inscrit dans la continuité du Guide de la politique étrangère féministe (2021), du Plan d’action pour la politique étrangère féministe (2023–2024), ainsi que dans un cadre juridique et stratégique renforcé par la Loi 1/2023 sur la coopération pour le développement durable et la solidarité globale, qui consacre l’égalité de genre et les droits des femmes comme objectifs centraux de la politique de coopération espagnole.

    L’adoption de cette stratégie s’inscrit enfin dans une dynamique internationale proactive : l’Espagne accueille cette année la prochaine conférence internationale sur les diplomaties féministes.

    Au-delà d’une déclaration de principes, la stratégie propose une lecture politique, intersectionnelle et transformatrice de l’égalité de genre. Elle reconnaît les inégalités comme structurelles et imbriquées avec d’autres formes de discrimination, et affirme la nécessité de transformer les rapports de pouvoir, tant dans les pays partenaires que dans les pratiques mêmes de la coopération internationale.

    Ce décryptage propose une synthèse de cette nouvelle stratégie : son cadre politique, ses priorités, ses piliers d’action, ainsi que les modalités prévues pour sa mise en œuvre, son suivi et son évaluation.

    « Nous définissons la coopération pour le développement féministe comme celle qui s’attaque aux inégalités de genre structurelles, avec une approche intersectionnelle, en transformant les structures de pouvoir qui les perpétuent afin de parvenir à une redistribution égalitaire et durable. »

    Stratégie de coopération féministe de la coopération espagnole

    La stratégie s’éloigne d’une approche limitée aux “projets genre”. Elle propose une définition politique : agir sur les causes profondes des inégalités et sur les rapports de pouvoir qui les entretiennent. Elle définit la coopération féministe comme une coopération qui :

    • place les droits humains au centre, en incluant explicitement les femmes, les filles et les personnes LGBTQIA+ ;
    • cible les inégalités structurelles (normes sociales, accès à la décision, contrôle des ressources, violence, discriminations) ;
    • vise une transformation durable des rapports de pouvoir plutôt que des ajustements techniques.

    La stratégie assume une approche intersectionnelle : les inégalités de genre se renforcent lorsqu’elles se combinent à d’autres facteurs (âge, handicap, origine, statut migratoire, orientation sexuelle…). Elle attire l’attention sur des groupes particulièrement exposés : filles et adolescentes, personnes LGBTQIA+, femmes en situation de handicap, femmes âgées, femmes autochtones et afrodescendantes.

    Des approches transversales

    La stratégie demande d’intégrer plusieurs perspectives dans toutes les actions, dès la conception et jusqu’au suivi :

    • droits humains, avec un accent sur les droits sexuels et reproductifs, présentés à la fois comme un enjeu de santé publique et un élément central de l’égalité.
    • lutte contre la pauvreté et les inégalités, en reconnaissant la “féminisation de la pauvreté” (poids du travail de care non reconnu, précarité, travail informel, discriminations sur le marché du travail, accès limité aux ressources).
    • justice climatique et durabilité environnementale, avec une lecture écoféministe attentive aux effets différenciés des crises.
    • diversité culturelle, avec une attention au plurilinguisme et au dialogue interculturel.
    • paix et sécurité, via le nexus “humanitaire-développement-paix” et l’Agenda “Femmes, paix et sécurité”, en soulignant notamment l’usage des violences sexuelles comme arme de guerre et l’importance de la participation des femmes aux processus de paix.

    La stratégie se structure autour de quatre piliers : droits, représentation, ressources, alliances.

    Pilier 1 – Droits 

    Ce pilier vise à garantir à toutes les femmes, adolescentes et filles, dans leur diversité, une vie libre de violences et le plein exercice de leurs droits et intègre :

    • la prévention et la lutte contre toutes les violences de genre (sexuelles, économiques, numériques), ainsi que les pratiques néfastes (mariage des enfants, mutilations génitales féminines) ;
    • le renforcement de la protection des victimes et survivantes (services, accompagnement, cadre juridique) ;
    • la lutte contre la traite et l’exploitation, notamment en contexte de crise et de conflit ;
    • l’accès à la justice et l’amélioration des systèmes judiciaires ;
    • la promotion des droits économiques et du travail, y compris l’accès à des secteurs mieux rémunérés ;
    • la reconnaissance du « care » comme enjeu central : droit à prendre soin, être soignée et prendre soin de soi.

    Pilier 2 – Représentation

    Ce pilier vise à faciliter la participation des femmes aux décisions politiques, économiques, culturelles et sociales, et leur leadership.

    Il prévoit notamment :

    • La promotion des droits civils et politiques et de la participation effective ;
    • Le renforcement des politiques publiques et mécanismes institutionnels de l’égalité  ;
    • L’autonomisation et le leadership dans les espaces de dialogue social, économique et culturel ;
    • La reconnaissance et la redistribution du travail de care (rémunéré et non rémunéré) ;
    • Le développement de systèmes de santé ;
    • La participation des femmes à l’action humanitaire, à la gestion de crise et à la construction de la paix.

    Pilier 3 – Ressources

    La stratégie reconnaît qu’il n’y aura pas de coopération féministe crédible sans moyens humains et financiers suffisants.

    Elle prévoit :

    • l’institutionnalisation de l’approche féministe au sein des institutions de la coopération espagnole à tous les niveaux;
    • la formation des équipes et la prévention de l’exploitation et des abus sexuels ;
    • l’augmentation des financements dédiés à l’égalité et aux droits des femmes, des financements flexibles, pluriannuels et accessibles, adaptés aux réalités des organisations féministes locales ;
    • l’amélioration de l’accès au financement pour les organisations féministes, y compris les plus petites ;
    • le soutien aux budgets sensibles au genre et à la production de connaissances sur l’économie du care ;
    • l’accès au crédit et aux ressources productives, surtout pour les femmes rurales et celles de l’économie informelle.

    La stratégie identifie aussi une limite passée : l’égalité de genre a été surtout financée via des projets et des organisations internationales. Elle appelle donc à diversifier les instruments, comme l’appui budgétaire sectoriel ou l’allègement de la dette, et à construire une vision de long terme, mieux coordonnée.

    Pilier 4 – Alliances

    Les alliances sont un pilier central : partenariats volontaires où les acteurs partagent objectifs, responsabilités, ressources et risques. La stratégie entend susciter des alliances plus horizontales et mieux adaptées au travail avec les organisations féministes. 

    Les priorités de ce pilier visent à :

    • renforcer les partenariats avec les organisations féministes et de femmes, notamment au niveau local ;
    • rompre avec une logique “donateur–bénéficiaire” et promouvoir l’expertise des acteurs locaux ;
    • soutenir les défenseuses des droits humains, des territoires et de l’environnement ;
    • développer les coopérations avec les universités et centres de recherche pour produire et partager des connaissances féministes;
    • mobiliser collectivités territoriales et secteur privé autour de l’ODD 5, avec des exigences de normes sociales et de droits humains.

    Le texte souligne également le rôle spécifique des parlements et des parlementaires, et le potentiel de la diplomatie parlementaire, dans la construction de consensus politiques et le soutien aux politiques de coopération.

    La stratégie s’applique à l’ensemble des modalités de la coopération espagnole : bilatérale, multilatérale, humanitaire, coopération financière, éducation au développement, coopération décentralisée. Elle insiste sur la cohérence : intégrer l’approche féministe dès la conception, pendant la mise en œuvre, puis dans le suivi et l’évaluation.

    Au niveau international, l’Espagne s’appuie sur des partenariats européens (DG INTPA, ECHO), multilatéraux (ONU Femmes, FNUAP, CEPAL), et sur l’OCDE (Comité d’aide au développement, le réseau GENDERNET, l’indice SIGI, la coalition EPIC). La stratégie met aussi en avant la coopération avec des pays partageant une politique étrangère féministe, les réseaux d’organisations féministes et de femmes, ainsi que le rôle spécifique d’une ambassadrice pour la politique étrangère féministe au sein du ministère espagnol des Affaires étrangères.

    Au niveau national, le pilotage repose sur un large écosystème d’acteurs, coordonné par le ministère des Affaires étrangères, de l’Union européenne et de la Coopération (MAUC), en particulier à travers la Secrétaire d’État à la coopération internationale (SECI), la Direction générale des politiques de développement durable (DGPOLDES) et l’Agence espagnole de coopération internationale pour le développement (AECID). Plusieurs ministères dont les ministères de l’Égalité, de l’Inclusion et des Migrations, de la Santé, de l’Intérieur, des Droits sociaux et de la Justice, ainsi que des institutions judiciaires telles que le Conseil général du pouvoir judiciaire et le Parquet général de l’État complètent ce dispositif.

    La loi espagnole 1/2023 impose à la coopération espagnole de se doter d’un système de suivi structuré de ses actions. Ce suivi doit être assuré par les entités qui mettent en œuvre les projets, et combiner une dimension quantitative, portant sur les financements, les ressources mobilisées et les résultats obtenus ; et une dimension qualitative, destinée à analyser les avancées, la cohérence et le caractère transformateur et intersectionnel de la stratégie. L’évaluation constitue un autre pilier central du dispositif. Elle est coordonnée par le nouvel Office d’évaluation de la coopération espagnole (OECE), sous la responsabilité du Secrétariat d’État à la coopération internationale. 

    Un enjeu central concerne les données : la stratégie promeut l’usage d’indicateurs ventilés par genre, mais aussi d’indicateurs capables de mesurer des changements plus profonds (rapports de pouvoir, redistribution du care, réduction des écarts en droits) dans l’ensemble des actions de la coopération espagnole, et pas uniquement les projets explicitement dédiés au genre.

    L’Espagne est le seul pays avec les Pays-Bas à consacrer au moins 20 % de son aide publique au développement à la promotion directe de l’égalité. En moyenne sur la période 2022-2023, 50 % de son aide bilatérale a contribué à l’égalité de genre, dont 23 % avec l’égalité comme objectif principal (291 millions USD) et 28 % comme objectif significatif (353 millions USD).

    L’Espagne se classe 6e bailleur en matière de financement aux organisations et mouvements de défense des droits des femmes et institutions gouvernementales, allouant 47 millions de dollars en moyenne sur la période 2022-2023.

    La stratégie prévoit un objectif chiffré en matière d’intégration du genre dans les interventions. Elle fixe ainsi un cap clair : au moins 60 % des nouvelles interventions devront intégrer des résultats de développement clairement positifs pour l’égalité de genre, comme première étape vers l’objectif de 85 % fixé par le Plan d’action de l’Union européenne pour l’égalité de genre (GAP III).

    Pour autant, cet objectif porte sur la qualité et l’orientation des interventions, et non sur les volumes financiers mobilisés. La stratégie ne définit pas de trajectoire budgétaire dédiée, ni d’objectifs chiffrés concernant la part de l’aide publique au développement allouée à l’égalité de genre. La réalisation de ses ambitions dépendra donc largement des arbitrages financiers, de la capacité à aligner les ressources sur les priorités affichées et de la mise en œuvre effective des mécanismes de suivi.

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