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    3 questions à Alice Apostoly et Déborah Rouach, co-présidentes de l’Institut du Genre en Géopolitique

    Publié le 01/03/2024.

    À l’approche du 8 mars, journée internationale des droits des femmes, et dans le cadre de son dossier spécial consacré à l’état des inégalités dans le monde en 2024, Focus 2030 souhaite mettre en avant les personnalités qui participent chaque jour à la réalisation de l’égalité des genres.

     

     

    L’Institut du Genre en Géopolitique décrypte les enjeux internationaux sous le prisme du genre et mobilise un réseau de 300 expert·e·s.

    Entretien avec Alice Apostoly et Déborah Rouach, co-fondatrices et co-directrices de l’Institut du Genre en Géopolitique

    Focus 2030 : Vous avez créé en 2020 l’Institut du Genre en Géopolitique, un think tank qui décrypte les enjeux internationaux selon le prisme du genre. Quatre ans plus tard, quelles premières conclusions tirez-vous  ? Dans quelle mesure l’IGG a su s’inscrire dans le paysage des organisations féministes et parmi les acteurs de la solidarité internationale   ?

    Alice Apostoly et Déborah Rouach : Nous constatons depuis la création de notre think tank, une montée en puissance d’idéologies conservatrices anti-genre et anti-droits partagées à l’échelle internationale par des pays influents qui attaquent toujours plus violemment les droits des femmes et des personnes LGBTI+. Le droit des femmes de disposer librement de leur corps a été pris d’assaut aux États-Unis et en Pologne, la cause féministe est ouvertement dénigrée par des personnalités politiques masculinistes à des fins politiques comme en Corée du Sud et en Inde et le corps des femmes est instrumentalisé au profit d’un discours nataliste en France et en Hongrie.

    Les avancées féministes de ces dernières années, portées notamment par le mouvement international MeToo pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles basées sur le genre, ont provoqué des réactions sexistes et misogynes qui se sont banalisées dans tous les domaines de la société, et notamment en politique avec l’extrême-droite.

    On est donc face à une polarisation de plus en plus importante de nos sociétés entre progressisme et conservatisme. Et elle atteint jusqu’aux sphères des organisations féministes, alors même que le dialogue et la coopération sont urgents et indispensables.

    Dans ce contexte, l’Institut du Genre en Géopolitique (IGG) s’évertue à produire de la recherche argumentée et vulgarisée en accès libre pour sensibiliser la société et s’ériger contre les discours masculinistes et conservateurs qui prennent de plus en plus d’ampleur en politique et dans les débats publics et politiques.

    L’IGG a su légitimer son expertise en matière d’analyse des enjeux internationaux en adoptant le prisme du genre et a de fait réussi à exposer la nécessité de penser les relations internationales et les défis mondiaux autrement en vue de créer des sociétés égalitaires, inclusives, justes et habitables. À travers plus de 400 travaux de recherche publiés, assortis de recommandations, nous défendons le potentiel transformateur d’une coopération internationale basée sous le signe des droits humains, de l’intersectionnalité et de l’inclusion.

    Nous participons à la création de dialogues et d’échanges avec une diversité d’acteurs associatifs, institutionnels et privés en France et à l’international pour créer un contre pouvoir positif et progressiste en faveur des droits des femmes et des personnes LGBTI+. Ce travail a été rendu possible grâce aux plus de 300 personnes volontaires accueillies à l’IGG depuis sa création. Il nous tient à cœur que l’IGG constitue un tremplin pour de jeunes personnes professionnelles, chercheuses et étudiantes. Nous les remercions d’ailleurs en ce 8 mars !

    Focus 2030 : Vous êtes sur le point de publier une étude visant à décrypter la manière dont les pays s’étant engagés à mettre en œuvre une politique étrangère féministe l’applique dans les faits. Quelles sont les principales conclusions de ce rapport ? Comment la France se distingue de pays tels que l’Espagne ou l’Allemagne par exemple  ?

    Alice Apostoly et Déborah Rouach : Une douzaine de pays ont officiellement adopté une politique étrangère féministe, bien que nombreux autres États s’engagent à lutter pour les droits des femmes et l’égalité des genres au niveau international en définissant des objectifs prioritaires. Bien que ces derniers diffèrent en fonction des pays, tous font l’objet d’actions de sensibilisation au sein des instances bilatérales et multilatérales et de programmes nationaux et internationaux en faveur des droits des femmes – et parfois des minorités LGBTI+.

    Nous observons des tendances communes aux pays du Nord global et du Sud global. Les pays du Nord global, déjà engagés pour l’égalité des genres avant l’adoption de leur politique étrangère féministe, privilégient l’aide publique au développement et le soutien aux initiatives féministes de terrain comme vecteur de changement durable. Les pays du Sud global étudiés, doivent souvent fournir plus d’efforts pour aligner les politiques publiques et les engagements annoncés en matière de droits des femmes et d’égalité des genres. Mais ils offrent une approche novatrice, en prenant en compte les femmes dans toute leur diversité, qu’elles soient membres de la communauté LBTI+, racisées, pauvres, etc.

    Une approche intersectionnelle et une dimension décoloniale sont indispensables afin de prendre en compte les multiples formes de discriminations, la lutte contre les inégalités systémiques, et promouvoir des solutions réellement inclusives, qui promeuvent l’égalité des genres et la justice sociale.

    Les politiques étrangères féministes étudiées pourraient grandement bénéficier d’une approche plus transversale. Au niveau opérationnel, renforcer l’approche interministérielle impliquerait une collaboration accrue entre les différents ministères et acteurs des affaires étrangères. En termes d’engagements financiers, une approche transversale permettrait de garantir des budgets sensibles au genre dans tous les secteurs, maximisant ainsi l’impact des ressources allouées. La stabilité politique, qui assure la pérennité de la lutte pour l’égalité des genres, serait renforcée en intégrant la perspective de genre de manière cohérente et systématique.

    La France annonce la mise en place de sa diplomatie féministe en 2019, suivie de l’Espagne en 2020 et de l’Allemagne en 2021. En se positionnant en tant que l’un des leaders de cette politique, la France entend garder un rôle important dans les instances de négociations internationales dans le domaine de l’égalité des genres. La ligne directrice porte sur les droits et la santé sexuels et reproductifs et le soutien aux organisations féministes de terrain.

    La France agit à travers son aide publique au développement pour soutenir l’égalité entre les femmes et les hommes dans de nombreux secteurs tels que : l’éducation, l’entrepreneuriat, les DSSR, la lutte contre les violences basées sur le genre, le climat. Chaque année depuis l’adoption de sa diplomatie féministe, la France augmente les fonds alloués au soutien aux organisations féministes et aux dotations aux agences des Nations unies. Le plan d’austérité, annonçant une réduction de 800 millions d’euros alloués à l’aide publique au développement affaiblira grandement cette ambition féministe et les engagements pris par la France dans le cadre de la loi n° 2021-1031 du 4 août 2021 de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales.

    Contrairement à l’Allemagne, l’approche de la France n’est pas holistique. Elle n’aborde pas les domaines de la défense et de la sécurité, du commerce ou du numérique. Aussi, l’Espagne s’est distinguée en élaborant un guide détaillé de sa politique étrangère féministe, offrant un cadre clair pour l’implémentation pratique de cette approche et une feuille de route cohérente pour orienter l’action diplomatique espagnole vers des objectifs féministes. À ce jour, la diplomatie féministe française n’a pas de définition claire.

    En outre, la France doit affirmer plus fermement ses positions dans les instances multilatérales : un meilleur portage politique renforcerait la visibilité et l’influence du pays sur la scène internationale et lui permettrait d’avoir une position de pays leader dans la lutte pour l’égalité des genres.

    Focus 2030 : Comment analysez-vous la manière dont la France se positionne sur l’Agenda Femmes, Paix et Sécurité des Nations Unies ? Dans quelle mesure la politique étrangère féministe française se traduit-elle concrètement dans la résolution des conflits et des crises actuels ?

    Alice Apostoly et Déborah Rouach : Pour que la France incarne réellement les valeurs féministes qu’elle promeut sur la scène internationale, elle doit impérativement concrétiser ses engagements en matière de diplomatie féministe. La France a d’ailleurs contribué à la mise en œuvre de la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies portant sur l’Agenda Femmes, Paix et Sécurité. Elle a adopté son troisième plan national pour 2021-2025 avec 4 engagements phares : la prévention par la sensibilisation aux enjeux liés à la lutte contre les violences de genre, aux droits des femmes et à l’égalité femmes-hommes ; la protection des femmes et des filles et la lutte contre l’impunité ; la participation des femmes aux décisions relatives à la paix et la sécurité ; la promotion de l’Agenda Femmes, Paix et Sécurité et du Plan national d’action.

    Alors que la diplomatie féministe devrait se traduire par une défense des droits fondamentaux des femmes indépendamment de leurs origines, nous constatons cependant une protection à géométrie variable des droits des femmes. La France a fourni un laboratoire mobile d’analyse ADN, un soutien à la Cour pénale internationale (CPI) et aux juridictions ukrainiennes compétentes, des formations spécifiques de policiers et de magistrats ukrainiens, un soutien financier au Fonds des Nations unies pour la population en faveur des femmes ukrainiennes victimes de violences sexuelles et des Ukrainiennes réfugiées.

    Il est navrant de constater qu’aucune initiative n’a été prise pour les femmes de Gaza, alors même qu’elles font face à des violences sexistes et sexuelles, une grave précarité menstruelle et à une absence d’accès aux services de santé sexuelle, reproductive, maternelle et infantile. La France aggrave leur situation via la suspension de son aide financière à l’agence de l’ONU pour les réfugié·es palestinien·nes (UNRWA), dont les actions ne peuvent aujourd’hui répondre aux besoins de 2 millions de civil·es.

    La France a également affaibli l’agenda onusien. Alors que la guerre en Ukraine effraie de par sa proximité géographique et les enjeux de ressources énergétiques, et que les bombardements à Gaza se poursuivent, les financements français de l’aide au développement pour le genre liées à l’Agenda FPS sont en baisse constante depuis 2019, passant de 4,3 milliards de dollars à 600 millions de dollars en 2023.

    La France est le troisième principal exportateur d’armes au monde – ce qui explique les limites de sa politique étrangère féministe en matière de défense et de commerce. Parmi ses partenaires commerciaux, l’Arabie saoudite et Israël, deux nations belligérantes qui négligent le droit humanitaire international, et bafouent les droits des femmes.

    Enfin, force est de constater que le rôle des femmes dans la prévention des conflits et leur participation à la consolidation de la paix ne sont toujours pas pris en compte. La représentation féminine dans les négociations de paix n’atteint que les 16 % en 2024.


    NB : Les opinions exprimées dans cette interview ne reflètent pas nécessairement les positions de Focus 2030.

     

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