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    Entretien avec María Solanas, directrice des programmes du Real Instituto Elcano, à l’occasion de la Ve Conférence ministérielle sur les diplomaties féministes

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    Dans un contexte international marqué par des tensions géopolitiques et la multiplication des atteintes aux droits des femmes, María Solanas analyse les défis auxquels la diplomatie féministe est aujourd’hui confrontée ainsi que les leviers nécessaires pour renforcer l’agenda « Femmes, paix et sécurité ».

    María Solanas : Bien que le lien entre la paix et la sécurité mondiales et la participation équitable, pleine et significative des femmes soit largement démontré empiriquement, les données montrent un recul. L’articulation entre la diplomatie féministe et l’agenda FPS doit prioriser, en premier lieu, la participation pleine et effective des femmes, il ne s’agit pas seulement de « compter » les femmes autour d’une table de négociation, mais de leur permettre d’apporter une contribution réelle et significative, en favorisant leur autonomisation politique et économique et en contribuant à renforcer et consolider la position des femmes occupant des positions de leadership dans les contextes locaux. L’agenda FPS devrait ainsi se traduire par la présence de femmes à des postes de direction (médiatrices, cheffes de mission) dans les processus de paix, et pas uniquement dans des rôles de conseil en matière de genre.

    Une deuxième priorité concerne la vision de la sécurité. La diplomatie féministe et l’agenda FPS partagent une conception de la sécurité qui ne se limite pas aux enjeux de défense, ne se limite pas à l’absence de guerre et met particulièrement l’accent sur la prévention des conflits.

    L’agenda « Femmes, paix et sécurité» n’est ni accessoire ni sectoriel ; il doit être placé au cœur de la diplomatie féministe.

    La lutte contre les violences basées sur le genre et les violences sexuelles en période de conflit, ainsi que la protection des droits sexuels et reproductifs, constituent une priorité tant pour la diplomatie féministe que pour l’agenda FPS.

    L’autonomisation politique et économique, la promotion et la consolidation des leaderships locaux, la participation substantielle à la prévention des conflits et aux processus de paix, la lutte contre les violences basées sur le genre et les violences sexuelles utilisées comme arme de guerre, ainsi que la garantie des droits sexuels et reproductifs des femmes sont autant de priorités qui articulent la PEF et l’agenda FPS.

    Les attentes varient et peuvent même diverger. Les pays ayant adopté une diplomatie féministe jouent un rôle clé dans la promotion de l’agenda FPS. Dans plusieurs pays, dont l’Espagne, la diplomatie féministe vise à transformer les structures de pouvoir qui perpétuent les inégalités. Dans la mesure où la diplomatie féministe atteindra ses objectifs, l’agenda FPS pourra se concrétiser efficacement sur le terrain. Dans le contexte actuel de recul, il faut aller au-delà de la simple volonté politique et traduire les engagements en mesures concrètes et spécifiques. Les organisations multilatérales qui considèrent l’égalité de genre comme un objectif et/ou une valeur fondamentale (Nations Unies, OTAN, Union européenne, etc.) ont également une responsabilité renforcée vis-à-vis de l’agenda FPS.

    Dans un contexte de tensions géopolitiques et de recul des politiques de promotion de l’égalité de genre, l’engagement en faveur de l’agenda FPS fait face à des difficultés accrues. Il faut exiger des engagements concrets en matière de ressources, de soutien politique et de quotas : des financements pluriannuels flexibles et prévisibles, un soutien politique et diplomatique aux leaderships locaux et aux organisations de femmes ; aller au-delà des recommandations actuelles dans les missions multilatérales de paix en établissant des quotas de parité parmi le personnel déployé et une formation obligatoire à la prévention des violences sexuelles, entre autres mesures. Il faut agir au niveau local à travers des mesures concrètes ayant un impact réel.


    María Solanas : La diplomatie féministe est conçue comme une avancée nécessaire face à la persistance des inégalités de genre dans le monde. Elle implique d’intensifier les efforts pour réduire les écarts et d’élever le niveau d’engagement. Il est donc essentiel qu’elle ne demeure pas au stade des déclarations d’intention, ce qui serait contre-productif et renforcerait les arguments de ceux qui la remettent en cause ou la minimisent. La diplomatie féministe est confrontée à plusieurs défis. Tout d’abord, la résistance structurelle qui persiste dans toutes les sociétés. La transformation sociale qu’implique le dépassement de normes de genre profondément enracinées suppose de remettre en question des dynamiques de pouvoir traditionnelles. En outre, le contexte international actuel, fortement géopolitique et marqué également par la montée de mouvements anti-genre, constitue un obstacle majeur à l’avancée et à la consolidation de la diplomatie féministe.

    Si elle aspire à avoir un impact, la diplomatie féministe doit s’appuyer sur des stratégies définies, des échéances claires, une allocation de ressources humaines et financières, ainsi que des acteurs responsables. Elle nécessite l’appropriation par celles et ceux qui doivent la mettre en œuvre au sein de l’administration publique, ce qui suppose de garantir une formation spécialisée, et requiert également l’implication de multiples acteurs gouvernementaux, au-delà des ministères des Affaires étrangères, ainsi que celle de la société civile.

    Pour éviter le simple symbolisme, la diplomatie féministe doit intégrer l’approche de genre dans toutes les phases de la politique étrangère, afin de générer progressivement un changement culturel interne dans le fonctionnement du service extérieur. Une politique en construction comme la diplomatie féministe nécessite un effort permanent et soutenu pour fournir à celles et ceux chargés de l’appliquer tous les outils nécessaires à sa mise en œuvre concrète et effective.

    Parmi les leviers politiques, je soulignerais qu’au sein d’un ordre mondial en transformation, la diplomatie féministe est de plus en plus explicitement présentée comme indissociable de l’engagement en faveur des droits humains, du droit international et du renforcement du système multilatéral. L’égalité de genre n’est pas une question isolée : elle est étroitement liée à la démocratie. Les attaques contre les droits des femmes constituent donc aussi des attaques contre les principes démocratiques.

    Les organisations de la société civile, y compris le monde académique, les centres de recherche et le secteur privé, ainsi que leurs réseaux, constituent des leviers importants. Leur contribution en matière de connaissances, leur capacité à mobiliser des acteurs, à élaborer des stratégies, à créer des alliances, à proposer des actions concrètes et à porter cette politique dans le débat public, sont essentielles.

    Les défis présents et futurs, qu’il s’agisse des menaces contre la sécurité nationale et mondiale, y compris la radicalisation violente et le terrorisme, changement climatique et transition énergétique, numérisation, polarisation ou résilience démocratique, nécessitent une compréhension de la dimension de genre afin d’apporter des réponses plus efficaces en matière de politique étrangère. Une politique étrangère féministe dispose de meilleurs outils d’analyse de ces implications, tout en portant une volonté de transformation des inégalités structurelles.


    María Solanas : Cette conférence se tient à un moment charnière et dans un contexte particulièrement complexe. Elle vise à souligner le lien entre les droits des femmes et la démocratie, ainsi qu’entre ces deux dimensions et la paix, dans un cadre international en mutation qui cherche à poser les bases d’un ordre mondial plus efficace, inclusif et légitime. Elle marque une focalisation plus claire des thèmes abordés par rapport aux conférences précédentes. Elle rend explicite la participation diversifiée de pays qui, sans avoir adopté de diplomatie féministe, manifestent un engagement particulier en faveur des agendas d’égalité de genre à l’échelle internationale. Elle met également en avant la présence des pays des Nords et des Suds. La conférence analysera les avancées depuis la première conférence de Berlin, mais aussi les défis auxquels la diplomatie féministe est confrontée.

    Elle constitue un contrepoids clair aux discours qui remettent en question les droits des femmes et pourrait projeter l’image d’une coalition « majoritaire » engagée en faveur de l’égalité, et de la démocratie, face à une « minorité » opposée à cet agenda, liée aux dérives illibérales et à l’érosion démocratique.

    En mettant en avant la force et le poids politique d’un large groupe de pays, d’organisations internationales et d’acteurs de la société civile, face à un mouvement anti-féministe et anti-genre structuré à l’échelle mondiale, elle devrait également souligner le soutien unanime à l’élection d’une femme au poste de secrétaire générale des Nations Unies.

    La conférence se conclura par la signature d’une déclaration politique et l’annonce de nouveaux engagements politiques et financiers, dont le suivi sera assuré par un mécanisme permanent de redevabilité. Des engagements concrets sont attendus en matière de ressources, de soutien politique aux organisations de femmes, de droits sexuels et reproductifs et de participation des femmes aux processus de paix. Tout cela contribuerait à dépasser le simple déclaratif pour consolider une mise en œuvre réelle et effective ainsi qu’un véritable cadre de redevabilité.

    Pour plusieurs pays, l’adoption d’une diplomatie féministe contribue à consolider leur profil international, leur image de pays et leur leadership sur la scène internationale. Dans le cas de l’Espagne, l’adoption de la diplomatie féministe a renforcé son engagement en faveur de l’égalité de genre et consolidé son leadership dans les forums multilatéraux. Après avoir accueilli la IVe Conférence internationale sur le financement du développement à Séville et adopté la Stratégie de coopération féministe ainsi que le IIIe Plan national d’action FPS 2025-2030, l’Espagne est dans une position idéale pour promouvoir l’intégration de l’approche de genre dans l’architecture financière multilatérale, tout en montrant l’exemple par son soutien aux organisations féministes et de femmes de terrain. L’Espagne pourrait également promouvoir sa vision de la sécurité, qui va au-delà de la défense et s’appuie solidement sur les piliers de l’agenda Femmes, Paix et Sécurité, dans des espaces clés comme l’Union européenne et l’OTAN, ainsi qu’au sein des organisations du système multilatéral.

    NB : Les opinions exprimées dans cet entretien ne reflètent pas nécessairement les positions de Focus 2030.

    Cet entretien a été traduit depuis l’espagnol par Focus 2030. Se référer à ce lien pour le consulter en version originale.

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