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    Aide publique au développement : la trajectoire des coupes budgétaires en France

    Actrice historique de l’aide publique au développement et de la solidarité internationale, la France opère, depuis 2023, un recul sans précédent sur ses engagements. Après le report de cinq ans de l’objectif d’allouer 0,7 % de la richesse nationale à la solidarité internationale, elle a procédé à cinq coupes successives dans son budget alloué à l’aide publique au développement. Le budget de la mission « Aide publique au développement » a ainsi été réduit de 40 % entre 2024 et 2026, soit une coupe de près de 2,4 milliards d’euros. Décryptage et réactions des acteurs de la société civile.

    Historique des coupes opérées par la France dans le budget de l’aide publique au développement :

    · 2023 : le Comité interministériel de la coopération internationale et du développement (CICID) repousse de 2025 à 2030 l’objectif d’allouer 0,7 % du revenu national brut (RNB) de la France à l’aide publique au développement. L’APD totale de la France mesurée par l’OCDE recule de 13 % par rapport à 2022.

    · 2024 : un décret annule 10 milliards d’euros de crédits dans le budget général de l’État, dont 742 millions d’euros pour la mission « Aide publique au développement ». Il s’agit de la mission budgétaire la plus affectée en proportion. L’APD totale de la France mesurée par l’OCDE est stable par rapport à 2023.

    · 2025 : la loi de finances entérine une baisse de 37 % du budget de la mission APD par rapport à 2024. En avril, un décret porte cette réduction à 39 %, soit près de 2,3 milliards d’euros en moins. L’APD totale française recule de 11 % pour s’établir à 12,9 milliards d’euros, soit 0,42 % du RNB, son niveau le plus bas depuis 2017. Les mécanismes de financement innovant du développement sont supprimés.

    · 2026 : le projet de loi de finances présenté à l’automne 2025 prévoit une réduction de 704 millions d’euros. La loi de finances adoptée le 2 février 2026 ajoute 99 millions d’euros à cette coupe : les crédits de la mission APD diminuent ainsi de 803 millions d’euros par rapport à 2025, soit une baisse de 18 %. En deux ans, les moyens de la mission ont été réduits de 40 %, sans compter la suppression des mécanismes de financement innovants. En juin 2026, deux décrets annulent 21 millions d’euros supplémentaires en crédits de paiement (-0,6 %).

    · 2027 : le cadrage budgétaire de juillet 2026 prévoit de ramener les crédits de paiement de la mission APD à environ 3,3 milliards d’euros en 2027, soit 300 millions d’euros et 8 % de moins qu’en 2026. Si ce plafond était confirmé dans le PLF puis par le Parlement, les moyens de la mission auraient diminué de 50 % par rapport à 2024. Les autorisations d’engagement des programmes 110 et 209 pourraient également reculer de 917 millions d’euros, réduisant la capacité de la France à lancer de nouveaux projets.

    2023 : une promesse non tenue depuis un demi-siècle encore repoussée de cinq ans

    La France se classe aujourd’hui cinquième bailleur mondial d’aide publique au développement (APD). Elle a alloué en 2025 à cette politique publique 0,42 % de son revenu national brut (RNB), soit 12,9 milliards d’euros. Pour autant, elle n’a jamais tenu l’engagement international, adopté par les pays industrialisés en 1970 aux Nations unies, de consacrer 0,7 % de leurs revenus à l’APD.

    En 2021, une nouvelle loi consacrait une avancée historique, prévoyant l’atteinte des 0,7 % du RNB consacrés à l’APD d’ici 2025. Pourtant, le gouvernement est discrètement revenu sur cet engagement à l’été 2023, repoussant l’atteinte de cet objectif à 2030, à l’occasion du Comité interministériel de la coopération internationale et du développement (CICID). Or, depuis le renoncement acté en 2023, l’APD de la France n’a cessé de diminuer.

    Selon les projections de Focus 2030, le report de l’atteinte de cet objectif de 2025 à 2030, ainsi que les diverses coupes budgétaires concernant l’APD impliqueront un manque à gagner pour le développement international de près de 23 milliards d’euros entre 2027 et 2030, à l’heure même où les pays les plus vulnérables font face à une contraction inédite de leurs marges de manœuvre fiscales, anéantissant leur capacité à répondre aux besoins essentiels de leurs populations et à mener à bien leur transition climatique.

    Ces réductions pourraient avoir des conséquences humaines considérables. Selon une modélisation publiée par l’Institut de santé globale de Barcelone (ISGlobal), les coupes engagées dans l’aide française pourraient se traduire par plus de 3,5 millions de décès supplémentaires d’ici à 2030, par rapport à un scénario dans lequel les financements auraient été maintenus.

    2024 : une première coupe dans la mission aide publique au développement

    Le 21 février 2024, un décret a annulé 10 milliards d’euros de crédits dans le budget général de l’État, dont 742 millions pour la seule mission « Aide publique au développement ».

    Cette réduction correspondait à 12,5 % des crédits de la mission, contre une baisse moyenne de 1,3 % pour l’ensemble du budget de l’État. L’APD avait ainsi été proportionnellement dix fois plus affectée que les autres politiques publiques.

    Ces décisions contrastaient déjà avec les engagements internationaux pris par la France, notamment lors du Sommet pour un nouveau pacte financier mondial organisé à Paris en juin 2023, lors duquel la France a initié un appel à accroître les financements concessionnels à destination des pays les plus vulnérables.

    2025 : suppression des taxes affectées et réduction historique de l’APD

    La loi de finances initiale pour 2025 a acté une réduction historique de la mission « Aide publique au développement », avec une baisse de plus de 2,1 milliards d’euros. Un décret du 25 avril 2025 a annulé 134 millions d’euros supplémentaires.

    L’année 2025 a également marqué la suppression du mécanisme historique du Fonds de solidarité pour le développement. Jusqu’en 2024, une partie du produit de la taxe sur les transactions financières et de la taxe de solidarité sur les billets d’avion lui était directement affectée. Ces recettes permettaient de consacrer chaque année 738 millions d’euros au financement d’instruments multilatéraux tels que le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, Gavi, Unitaid, le Fonds vert pour le climat ou le Partenariat mondial pour l’éducation.

    Depuis 2025, les recettes de ces taxes alimentent le budget général de l’État. Le FSD a été remplacé par une ligne budgétaire du même montant au sein de la mission APD. Cette évolution a supprimé l’affectation pérenne des taxes solidaires et expose désormais ces financements aux arbitrages et annulations budgétaires annuels.

    Selon les données de l’OCDE, l’APD totale de la France a par ailleurs diminué de 11 % en 2025, pour atteindre 12,9 milliards d’euros, soit 0,42 % du RNB.

    2026 : une cinquième coupe consécutive

    La loi de finances pour 2026 a entériné une coupe supplémentaire de 803 millions d’euros dans la mission APD. Ses crédits sont passés de 4,373 milliards d’euros en 2025 à 3,569 milliards d’euros en 2026, soit une baisse de 18 %. En moins de deux ans, la mission APD, qui ne représente pourtant que 0,45 % du budget de l’État, a subi cinq coupes consécutives et ses moyens ont été réduits de 40 %.

    La mission a ainsi subi l’une des plus fortes réductions au sein du budget de l’État, alors que les autres missions ont diminué de 0,7 % en moyenne. Elle a enregistré la deuxième coupe la plus importante en volume et la deuxième baisse la plus forte en proportion.

    En juin 2026 et dans un contexte de contraction des dépenses publiques en réponse à la guerre au Moyen-Orient, deux décrets ont acté l’annulation supplémentaire de 21 millions d’euros de crédits de paiement de la mission APD, soit 0,6 % des crédits prévus en loi de finances 2026. Son montant total atteint 3,548 milliards d’euros en crédits de paiement.

    PLF 2027 : une nouvelle baisse envisagée de 300 millions d’euros

    Le 15 juillet 2026, Matignon a présenté les plafonds de dépenses envisagés dans le cadre de la préparation du projet de loi de finances pour 2027. Ces montants constituent le cadrage budgétaire retenu par le Gouvernement à ce stade. Ils préfigurent les crédits qui figureront dans le PLF 2027, mais pourront encore évoluer avant sa présentation en Conseil des ministres, puis au cours de son examen par le Parlement.

    Selon ce cadrage, la mission « Aide publique au développement » subirait sa sixième baisse consécutive depuis février 2024. Son plafond passerait de 3,6 milliards d’euros en loi de finances initiale pour 2026 à 3,3 milliards d’euros en 2027, soit une diminution de 300 millions d’euros et de 8 %. Dans le même temps, les crédits des autres missions présentées dans le document augmenteraient en moyenne d’environ 1 %.

    Cette réduction représenterait :

    • La sixième baisse successive de la mission depuis février 2024 ;
    • La quatrième diminution la plus importante en volume parmi les missions budgétaires concernées en 2027 ;
    • Près de 8,5 % des 3,5 milliards d’euros d’économies annoncées, alors que la mission APD représente moins de 0,5 % des dépenses de l’État.

    Si ce plafond était confirmé, les moyens de la mission seraient inférieurs de moitié au montant prévu dans le projet de loi de finances pour 2024. En trois ans, ils seraient passés d’environ 6,7 à 3,3 milliards d’euros, soit une réduction de près de 3,4 milliards d’euros.

    Les lettres-plafonds font également apparaître une baisse particulièrement préoccupante des autorisations d’engagement, qui permettent de lancer de nouveaux projets financés sur plusieurs années. Selon les informations disponibles, elles diminueraient d’environ 917 millions d’euros pour les deux principaux programmes de la mission : 600 millions pour le programme 110 « Aide économique et financière au développement » et 317 millions pour le programme 209 « Solidarité à l’égard des pays en développement ».

    Cette réduction aurait donc des effets au-delà de l’année 2027 : elle limiterait fortement la capacité de la France à prendre de nouveaux engagements dans les années suivantes.

    « Le fil de notre avenir » : plus de 200 associations mobilisées contre les coupes

    Face à ce désengagement, Coordination SUD, la plateforme des ONG françaises de solidarité internationale, a lancé en juin 2026 la campagne « Le fil de notre avenir », soutenue par plus de 200 associations.

    À travers un manifeste, une pétition et un film de sensibilisation, cette mobilisation rappelle que la solidarité internationale nest pas une politique accessoire ou éloignée des préoccupations nationales. Dans un monde traversé par les crises sanitaires, climatiques, alimentaires et géopolitiques, l’avenir de la France demeure étroitement lié à celui des autres pays.

    Le collectif appelle la France à préserver les moyens de la coopération internationale, à soutenir les associations qui interviennent au plus près des populations et à réaffirmer une politique fondée sur les droits humains, la lutte contre les inégalités et la réponse aux besoins essentiels.

    Cette mobilisation intervient alors que les conséquences des coupes sont déjà perceptibles. Selon une étude menée par Coordination SUD et CartONG, la baisse des financements depuis 2024 a touché 94 % des ONG françaises. Elle aurait entraîné la réduction ou l’arrêt de 1 700 projets, affecté 17,5 millions de personnes et provoqué la suppression d’environ 10 000 emplois.

    De nombreux acteurs dénoncent une solidarité internationale devenue « variable d’ajustement »

    En juillet 2026, 144 parlementaires et 392 ONG ont adressé une lettre ouverte au Premier ministre pour demander le déblocage de crédits pourtant votés et rappeler que l’aide française devait répondre en priorité aux besoins des populations les plus vulnérables.

    Les nouvelles annonces pour 2027 ont suscité de nombreuses réactions parmi les organisations de la société civile, à l’instar de Coordination SUD qui dénonce un « acharnement » budgétaire et rappelle qu’au cours des trois dernières années, le budget de l’aide publique au développement a été l’un des principaux contributeurs à l’effort de réduction du déficit public.

    L’UNICEF France s’alarme de la coupe envisagée pour 2027, estimant que, pour les enfants, « le coût est immense ». À titre d’illustration, 300 millions d’euros permettraient à l’UNICEF d’apporter un soutien psychologique à plus de 12 millions d’enfants ayant vécu des violences armées, l’exil ou la perte d’un proche. Une somme équivalente pourrait également permettre de fournir de l’eau, de la nourriture, des soins et une protection à plus de 1,8 million d’enfants et de familles affectés par un conflit ou une catastrophe naturelle.

    Des décisions budgétaires à l’encontre des aspirations citoyennes

    Dans le cadre du projet Development Engagement Lab, Focus 2030 et ses partenaires mesurent depuis 2013 l’évolution du soutien des Français·es à l’aide publique au développement. En juin 2026, 56 % des personnes interrogées se déclaraient en faveur d’une hausse ou d’un maintien du budget consacré à l’APD.

    Une aide publique au développement davantage médiatisée, mais souvent sous l’angle de la controverse

    Le débat budgétaire se déroule par ailleurs dans un espace médiatique où les enjeux de solidarité internationale restent peu visibles et souvent traités à travers le prisme des crises. Le rapport MEDIA 2030 de Focus 2030, fondé sur l’analyse de 110 médias français entre janvier 2023 et septembre 2025, montre que seuls 13 % des pays cités dans les contenus étudiés appartiennent au continent africain. Les 44 pays les moins avancés, qui rassemblent pourtant 14 % de la population mondiale, ne représentent que 6 % des mentions.

    L’aide publique au développement a cependant bénéficié d’un net regain d’attention : le nombre de contenus qui lui sont consacrés a doublé entre 2023 et 2025, sous l’effet notamment des coupes françaises et du démantèlement de l’USAID. En 2025, l’expression « aide publique au développement » concentrait 73 % des mentions relatives à l’aide internationale. Cette visibilité accrue s’est toutefois accompagnée d’une polarisation du débat : longtemps peu discutée, l’APD est désormais plus fréquemment abordée sous l’angle des controverses budgétaires, des approximations et de la désinformation, tandis que ses résultats concrets et les progrès obtenus grâce à la coopération internationale demeurent moins visibles.

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