Entretien avec Michaël Arnaud, Directeur général d’Égides et représentant du P7 à l’occasion de la Présidence française du G7
Publié le 11/06/2026.
Cet entretien fait partie du dossier spécial « G7 France 2026 : comprendre les enjeux, suivre l’actualité »
Retrouvez dans ce dossier spécial des repères, des analyses et des ressources pour suivre la présidence française du G7, ses priorités, les principaux rendez-vous de 2026 et les enjeux liés au développement, à la solidarité internationale et à la gouvernance mondiale.
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Focus 2030 : L’extension récente du « Global Gag Rule » par l’administration américaine pourrait avoir des conséquences importantes sur les financements consacrés à la santé et aux droits des personnes LGBTQIA+ dans les pays du Sud. Dans ce contexte, quelles réponses le Pride 7, groupe d’engagement officiel du G7 dédié à la promotion et à la protection des droits des personnes LGBTQIA+, souhaite-t-il porter auprès des membres du G7 ?
Michaël Arnaud : Concrètement, ce que cette politique signifie, c’est qu’aujourd’hui, dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et d’Asie du Sud-Est, des organisations de santé ne peuvent plus, légalement, informer leurs patient·es trans sur les soins dont ces personnes ont besoin. Elles ne peuvent même plus mentionner certaines options de prise en charge. Pas parce que ces soins sont interdits dans leur pays mais parce qu’un mot prononcé pourrait leur faire perdre les financements américains qui maintiennent leur structure en vie.
C’est ce que fait l’extension du « Global Gag Rule ». Ce n’est pas une simple restriction budgétaire. C’est une arme politique. Elle alimente la stigmatisation des personnes trans, favorise le retour des soi-disant « thérapies de conversion », et réduit au silence les organisations qui fournissent des soins vitaux fondés sur des données probantes. En s’attaquant à la liberté d’expression, elle ouvre la voie à l’adoption de législations anti-droits visant les communautés trans et non-binaires, sans qu’aucun contre-pouvoir ne puisse s’y opposer. Elle constitue aussi une tentative explicite, de la part de l’administration américaine, d’exporter son agenda anti-DEI vers les autres pays du monde.
Face à cela, Pride 7 demande au G7, et en particulier à la présidence française, trois choses concrètes.
Premièrement, condamner publiquement cette extension et reconnaître ses effets sur la santé publique, l’égalité de genre, et les droits des personnes LGBTQI+ en particulier des personnes trans, non binaires et intersexes.
Deuxièmement, protéger les mécanismes multilatéraux et la souveraineté des États bénéficiaires de l’aide face aux pressions politiques, idéologiques et financières exercées par les États-Unis, car la réforme de l’aide internationale ne peut pas se faire au prix de la censure ou du recul des droits humains.
Troisièmement, mobiliser des ressources financières additionnelles et prévisibles pour combler le déficit créé par le retrait massif de l’aide américaine, et garantir la continuité des services essentiels.
L’aide internationale doit rester un outil de solidarité, fondé sur les droits humains et ne doit pas devenir un instrument de coercition politique.
Focus 2030 : Dans un contexte marqué par le retrait massif de l’aide américaine et les risques qu’il fait peser sur la continuité des services essentiels, quelles pistes le G7 peut-il soutenir pour mobiliser des ressources financières additionnelles, prévisibles et rapidement accessibles aux pays les plus affectés ainsi qu’aux organisations LGBTQIA+ qui jouent un rôle essentiel dans la fourniture de services et la défense des droits ?
Michaël Arnaud : Voici une donnée qui résume à elle seule l’ampleur du problème : entre 2021 et 2022, selon le Global Philanthropy Project, les trois plus grandes organisations anti-genre du monde ont levé un milliard de dollars américains. C’est plus que ce que les 8 000 principales organisations LGBTQI ont été capables de lever ensemble pendant la même période.
Autrement dit, le rapport de force financier est totalement déséquilibré, et il l’était déjà avant le retrait américain. Aujourd’hui, l’affaiblissement du système d’aide internationale aggrave cette asymétrie, et il bénéficie directement à des mouvements anti-droits extrêmement bien organisés et coordonnés à l’échelle mondiale.
Les effets concrets sont déjà visibles. De plus en plus de pays adoptent ou renforcent des lois criminalisant les relations entre personnes de même sexe… l’Ouganda, le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Sénégal, le Ghana, parmi d’autres. Certains vont plus loin et ferment activement les espaces civiques, en interdisant la promotion et le financement de toute activité liée à la protection des droits des personnes LGBTQI.
Pride 7 a accueilli favorablement la priorité de la présidence française sur la réforme de l’aide publique au développement. Mais nous regrettons que cette réflexion ne fasse pas suffisamment de place à la protection de la démocratie, de l’état de droit et des droits humains. Et qu’elle ne reconnaisse pas, à hauteur de leur rôle, les acteurs et actrices de la société civile qui rendent cette aide effective sur le terrain.
En ligne avec Women 7 et Civil 7, Pride 7 insiste sur un principe : soutenir la société civile, ce n’est pas une option charitable. C’est une condition de la démocratie. Sans financements adaptés, continus et prévisibles, sans reconnaissance effective de la place des organisations LGBTQI dans les processus de décision, ce sont des centaines de structures qui risquent de disparaître dans les mois à venir, et avec elles des services qui sauvent des vies tous les jours.
Focus 2030 : Dans un contexte international marqué par un backlash croissant contre les droits des personnes LGBTQIA+ sur la scène internationale, quels leviers le Pride 7 mobilise-t-il pour obtenir des engagements concrets en matière de protection, d’égalité et d’accès aux services essentiels dans les instances multilatérales ?
Michaël Arnaud : En ce mois des fiertés, où des centaines de marches se déroulent partout dans le monde, il est utile de rappeler à quoi elles servent. Les marches des fiertés ne sont pas seulement des célébrations. Ce sont des espaces civiques. Des moments visibles où des communautés affirment leur droit à exister, à parler, à se rassembler. Ce sont aussi, et de plus en plus, des espaces menacés.
Le backlash contre les droits LGBTQI n’est pas un phénomène spontané. C’est une attaque coordonnée, portée par des mouvements anti-genre puissants, à tous les niveaux… local, national, mondial. Et nous avons assisté, dans les derniers mois, à une dégradation rapide de la situation dans les instances multilatérales : la Commission sur le statut de la femme, la Commission sur les peuples et le développement. Dans ces espaces, qui ont été pensés pour protéger la paix, la démocratie et les droits humains, on tente aujourd’hui d’effacer purement et simplement l’existence des communautés LGBTQI.
Face à cela, Pride 7 agit sur trois leviers :
- D’abord, le leadership national. Les pays du G7 doivent montrer l’exemple en adoptant des lois qui garantissent l’égalité, indépendamment de l’orientation sexuelle, de l’identité et de l’expression de genre, et des caractéristiques sexuées, notamment via des législations de non-discrimination, l’égalité devant le mariage, l’autonomie corporelle, et l’autodétermination du genre.
- Ensuite, le leadership dans les espaces multilatéraux. Cet engagement national doit se traduire en positions fermes au sein des instances internationales, pour protéger les mécanismes multilatéraux contre les pressions politiques et financières des États-Unis, et réaffirmer que l’aide internationale est un instrument de solidarité fondé sur les droits humains.
- Enfin, la protection des espaces civiques. Les marches des fiertés, et plus largement les espaces que les mouvements LGBTQI occupent, sont des remparts contre les dérives autoritaires. Aujourd’hui, ces espaces sont menacés de disparition. Si nous les laissons s’éteindre, le vide qu’ils laisseront sera immanquablement comblé par l’extrême droite et la haine anti-genre.
NB : Les opinions exprimées dans cet entretien ne reflètent pas nécessairement les positions de Focus 2030.
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