Fiche 10 – Le financement du développement et la coopération internationale, un instrument au service de la paix
Publié le .
Soudan, Gaza, Yémen, République démocratique du Congo, Ukraine, Iran… Les conflits armés se multiplient et les équilibres internationaux se tendent. Face à cette instabilité, de nombreux États renforcent leurs capacités militaires. Mais la sécurité se joue-t-elle uniquement sur le terrain de la défense ? Dans des contextes marqués par la pauvreté, les inégalités, la fragilité institutionnelle ou la concurrence pour les ressources, le financement du développement et la coopération internationale peuvent aussi agir comme un levier de prévention des crises et de stabilité.
Décryptage ⬇️
Enseignements clefs
- En 2025, 65 conflits armés impliquant au moins un État ont été recensés dans le monde, un niveau inédit depuis 1946, alors même que les financements humanitaires reculent fortement (-36 % en 2025).
- L’aide au développement peut réduire certaines fragilités qui nourrissent les crises comme la pauvreté, les inégalités, la faiblesse des services publics ou l’absence de perspectives économiques.
- Un dollar investi dans la prévention des crises peut économiser jusqu’à 103 dollars de dépenses liées à leur gestion. À l’inverse, réduire brutalement les financements du développement peut aggraver les tensions et fragiliser la stabilité à long terme.
- Les dix pays de l’OCDE aux dépenses militaires les plus élevées consacrent, en moyenne, sept fois plus de ressources à la défense qu’à la solidarité internationale et à la diplomatie, ce qui interroge sur l’équilibre des réponses aux crises.
Faits et chiffres 📉
Les conflits ne se limitent pas à leurs conséquences humaines immédiates. Ils fragilisent durablement les économies, les institutions et les services essentiels. Selon le FMI, dix ans après le déclenchement d’un conflit, le PIB par habitant est en moyenne inférieur de 28 % à la trajectoire qu’il aurait suivie en temps de paix.
Face à ces effets durables, l’aide humanitaire et l’aide au développement jouent des rôles complémentaires, mais répondent à des objectifs distincts. La première intervient dans l’urgence pour protéger les populations les plus vulnérables en situation de crise. La seconde agit dans un temps plus long, en soutenant des services publics, des infrastructures, des institutions ou encore des politiques de réduction de la pauvreté et des inégalités. Le nombre de conflits armés est aujourd’hui à son plus haut niveau depuis la fin de la guerre froide. Pourtant, alors que les besoins humanitaires augmentent, les financements reculent : en 2025, l’aide humanitaire des pays du CAD a chuté de 36 % tandis que l’aide publique au développement s’est contractée de 23%.
La coopération internationale peut contribuer à réduire plusieurs facteurs de fragilité susceptibles d’alimenter les crises : pauvreté, fortes inégalités territoriales, faiblesse des services publics, absence de perspectives économiques ou tensions autour de l’accès aux ressources. Elle ne se substitue ni à la diplomatie ni à la défense, mais complète ces instruments en agissant en amont sur des vulnérabilités que la réponse militaire ne peut, à elle seule, résoudre durablement. La paix ne se résume pas à l’absence de guerre. Elle repose également sur la capacité des sociétés à prévenir les violences, à garantir l’accès aux services essentiels et à offrir des perspectives économiques et politiques à leurs populations.
L’équilibre entre ces différents leviers apparaît pourtant de plus en plus fragile. Les dix pays du CAD de l’OCDE qui consacrent le plus de ressources à la défense dépensent, en moyenne, sept fois plus pour leurs capacités militaires que pour la solidarité internationale et la diplomatie réunies. Or la prévention peut aussi réduire le coût humain, politique et financier des crises : selon le FMI, un dollar investi en amont pourrait éviter jusqu’à 103 dollars de dépenses liées à leur gestion.
À l’inverse, des coupes brutales dans les financements internationaux peuvent accentuer les tensions dans les pays les plus fragiles en affaiblissant les services essentiels et en interrompant des programmes locaux. Une étude publiée dans la revue Science consacrée à l’impact de la réduction soudaine de l’aide américaine estime ainsi que ces coupes ont été associées à une hausse d’environ 11 % des épisodes de conflit dans les pays qui en dépendaient fortement. Réduire les moyens consacrés au développement pour privilégier uniquement la réponse militaire peut donc produire l’effet inverse de celui recherché en fragilisant la stabilité à long terme.
Pourtant, lorsqu’ils sont conçus comme des outils de prévention et de stabilisation, le financement du développement et la coopération internationale peuvent contribuer à réduire certains facteurs de conflit. En amont, des financements prévisibles et bien ciblés peuvent atténuer les fragilités en soutenant les revenus, l’accès aux services essentiels, la cohésion sociale et la capacité des institutions à répondre aux besoins de base. Ces effets sont d’autant plus solides que les interventions s’appuient sur les acteurs et les contextes locaux et qu’elles évitent d’accentuer les inégalités ou les tensions autour de l’accès aux ressources.
Pendant un conflit, l’aide humanitaire reste indispensable pour protéger les populations et maintenir des services vitaux. Mal conçue ou mal acheminée, elle peut toutefois être détournée, renforcer certains rapports de force ou raviver des tensions existantes.
| Exemple : En Colombie, le foncier comme levier de stabilisation En Colombie, la question foncière a constitué l’un des principaux facteurs du conflit armé interne depuis les années 1960. Entre 2002 et 2014, la Banque mondiale et d’autres bailleurs ont soutenu un programme destiné à protéger, formaliser et restituer les droits fonciers des personnes déplacées par le conflit. Le projet a aidé à documenter les spoliations, à renforcer les capacités institutionnelles et à appuyer la mise en place du cadre qui a débouché sur la loi de 2011 relative aux victimes et à la restitution des terres. Cette loi a ensuite contribué au processus de consolidation de la paix, en intégrant la restitution foncière parmi les leviers de l’accord de paix conclu en 2016. |
La défense peut également contribuer au développement lorsqu’elle crée les conditions minimales de sécurité nécessaires à l’action civile. Les armées participent régulièrement à la reconstruction d’infrastructures, au rétablissement de services essentiels, à la sécurisation des couloirs humanitaires, à la lutte contre les épidémies ou à la formation des forces de sécurité locales. Lors de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest (2014-2016), plusieurs armées, dont celles des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France, ont notamment construit des centres de traitement, assuré le transport de personnels et de matériel médical et renforcé les capacités logistiques de la réponse sanitaire. Ces interventions peuvent faciliter le retour des services publics, de l’activité économique et de l’État dans les zones fragiles. Elles produisent toutefois des effets durables uniquement lorsqu’elles s’inscrivent dans une stratégie plus large de développement portée par les autorités locales et les acteurs civils.
| Le contre-exemple sahélien et les limites de l’approche « 3D » : Défense, Diplomatie, Développement Au Sahel, l’intervention française engagée au Mali en 2013, puis étendue avec l’opération Barkhane à partir de 2014, devait articuler défense, diplomatie et développement. Dans les faits, le volet militaire a largement structuré l’action internationale, tandis que les programmes de développement sont souvent restés standardisés, insuffisamment coordonnés et peu ancrés dans les dynamiques politiques et sociales locales. Dans les territoires où l’État était peu présent ou contesté, certains groupes insurgés ont parallèlement renforcé leur légitimité locale en assurant des fonctions de justice, de médiation ou de régulation. Le cas sahélien rappelle qu’une coopération internationale centrée sur la réponse sécuritaire, au détriment du développement, des services publics et de l’ancrage local, risque d’éroder la confiance et d’alimenter l’instabilité qu’elle entend contenir. |
Témoignages 🎙️
« Il ne peut pas y avoir de sécurité à long terme sans développement ; il ne peut pas y avoir de développement à long terme sans sécurité ; et aucune société ne peut prospérer longtemps sans l’État de droit et le respect des droits humains. » Kofi Annan, ancien secrétaire général des Nations unies, Reflections on the UN at 70 (traduction non officielle)
« Chaque centime que nous retirerons aujourd’hui de l’aide au développement risque de nous coûter bien plus cher à l’avenir en opérations militaires. La complaisance tue, tant en temps de guerre que dans la planification stratégique. » Richard Dannatt, ancien chef d’état-major britannique, The Guardian, 27 février 2025 (traduction non officielle)
Pour aller plus loin
- The security paradox: more defense, less stability?, ONE Allemagne.
- Pathways for peace: inclusive approaches to preventing violent conflict, Banque mondiale.
- Aiding peace or conflict? The impact of USAID cuts on violence, Science.
- The Urgency of Conflict Prevention: A Macroeconomic Perspective, FMI, 2024.
- The Macroeconomic Costs of Conflict, FMI, 2020.
- Recommandation du CAD sur l’articulation entre action humanitaire, développement et recherche de la paix, OCDE, 2019.
| Vous souhaitez interviewer ou bénéficier d’un éclairage sur l’aide publique au développement ? Identifiez et contactez des experts via Expertise 2030, le répertoire des spécialistes des enjeux de développement et de solidarité internationale à destinations des journalistes. |
Fiche 10 – Le financement du développement et la coopération internationale, un instrument au service de la paix
Téléchargez cette fiche pédagogique de Focus 2030, qui propose des repères, des chiffres clés et des éléments d’analyse pour mieux comprendre cet enjeu.







